Joker. On peut être victime de coups de sort, mais cela doit surtout pas nous déresponsabiliser par la suite. Surtout si on prend l’excuse d’une ‘mauvaise journée’.

Des révélations et des points précis du film accompagnent ce texte.

Ceux qui se revendiquerait d’une éventuelle objectivité pour parler de ce film, de tous les films – de tout en fait – auraient tout faux. C’est la pluralité des opinions qui permet à la vérité de se révéler. Ça, et aussi de ne pas tomber dans le sentimentalisme.
Subjectivité, et sentimentalisme, peuvent être les deux mots qui résument le film de Todd Philips, nommé ‘Joker‘. La subjectivité comme étude, le sentimentalisme comme moteur du récit.

Nous suivons Arthur Fleck. Arthur vit dans une ville opulente et populeuse, Gotham City, direct miroir de New York. A fortiori, ici, c’est la Grande Pomme dans les années 70 et 80, le presque caniveau des USA de l’époque, où on pouvait trouver de la dope à Central Park, mais aussi la citadelle du triomphe de plus en plus certain d’un néo-libéralisme rampant, ayant oublié les leçons de la Grande Dépression. Si certains pointent à raison ‘Taxi Driver de Scorsese (qui est à la production du film via sa collègue), c’est également et surtout dirai-je avec ‘American Psycho‘ qu’il faut voir une filiation.

Arthur est un type ayant des désordres psychologiques, vit d’un petit boulot dans une agence de clowns en prise direct avec la misère humaine, et doit s’occuper seul de sa mère qui passe ses journées dans leur appartement médiocre à regarder la télévision. Mais Arthur croit en son destin : il sera un jour artiste de stand-up à part entière. Néanmoins, son rire nerveux, symptôme qui se manifeste lors de fortes émotions – même n’ayant rien à voir avec l’humour ou la joie – est un frein. Le cadre semble propice, pour un éventuel film sur un self-made man. Mais ici ou là, Philips dresse un tableau plus alarmant sur son personnage omniprésent, incarné avec maestria par Joaquin Phoenix.

Car Arthur est fou. Cette folie est entretenue par de multiples illusions auto-entretenues. Ainsi, il voue un culte au présentateur de talk show Murray Franklin (joué par Robert De Niro, qui jouait dans Taxi Driver), jusqu’à s’imaginer une scènette où ce père de substitution le reconnaît comme un être à part. L’histoire d’amour qu’il démarre avec la mère célibataire Sophie Dumont (Zazie Beetz) s’avéra une autre, savamment orchestrée pour jouer avec le public du film. D’autres événements sont tout aussi sujets à caution, y compris l’élément final de la ‘chute’ d’Arthur, à savoir les meurtres de trois jeunes loups de la finance dans le métro (‘accorder ses violons’, dira un ex-collègue d’Arthur lui rendant visite…).

Mais le futur Joker est aussi victime d’autres illusions : celles de sa mère, qui surine à son fils que son destin est d’apporter joie et lumière dans le monde, mais aussi de son idée fixe qu’Arthur est le fils caché (bâtard) du candidat milliardaire pour la marie de Gotham City, Thomas Wayne (Brett Cullen). Là aussi, un autre jeu de dupes avec le public s’organise, car il s’avère que la maman est aussi timbrée, si ce n’est plus, que son fils, qui a oublié les mauvais traitements subis dans son enfance.

Les illusions ne s’arrêtent pas là : celles du monde du spectacle, médiatiques, qui voient tour à tour la valse de noms prestigieux (et déconnectés de tout sens avec notre propre histoire) dans l’émission de Murray Franklin, et la montée en épingle du fait divers (évoqué plus haut) par les journaux puis de la phrase malheureuse sur les gens pauvres donc forcément aigris, qualifiés de clowns, par Thomas Wayne – et récupérée stricto sensu par une populace de plus en plus désespérée, en attente d’une étincelle pour un embrasement social et contestaire.

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Arthur n’a que peu de prises avec la réalité, et s’il s’accroche à d’autres illusions momentanées, la réalité le rattrape et le serre de plus en plus près : son suivi médical s’arrête faute de crédits (malgré son journal intime plein d’images pornographiques dépersonnalisées et de pensées macabres) ; il perd son travail de clown auquel il avait un attachement sincère; un essai sur scène filmé se transforme en risée dans l’émission qu’il suit tous les soirs; il découvre la vérité l’entourant, à savoir qu’il n’est même pas le fils de Thomas Wayne, et que sa mère n’est pas sa vraie maman. Il n’a plus d’attaches; il ne peut que partir à la dérive.

Lorsque le mensonge commun, qu’on peut appeler contrat social (ou rêve américain, ici), est en butte directe avec la réalité, alors peut tout arriver. Les gens se griment en clowns pour protester et manifester – une autre illusion basée sur un besoin de donner sens sur ces meurtres dans le métro. Thomas Wayne semble penser que sa simple présence en tant que maire suffira à améliorer la vie des gens – mais à voir son manoir situé hors de la ville et ses distractions, on peut en douter (hé, Greta, je te regarde). Le débat politique de qui aurait raison et qui aurait tort est ici dépassionné. Tout le monde est fourré dans le même sac (à la différence du Dark Knight Rises de Nolan, où on y constate sa vison bourgeoise du mouvement OccupyWall Street de l’époque). L’incompréhension règne, cette incompréhension qu’on nomme Joker, car le simple tragique est banni, on doit en rire.

Et loin d’être le symbole de cette essoufflement, de cet effondrement, Arthur se greffera à cette ruine socio-culturelle. Car il voulait devenir quelqu’un, et le deviendra. Il tuera son passé (un collègue, sa mère, puis Franklin). Il a enfin trouvé son public. Il est le Joker, l’ultime blagueur, car il sait, et le dit, qu’il ne croit (plus) en rien, malgré ce qu’on essaiera de lui faire dire et penser. Un artiste raté se délectant des feux allumés en son nom et se vautrant dans une adoration populaire factice (non, ce n’est pas Hitler).

Le film se terminera sur le Joker riant au souvenir de Bruce Wayne debout dans Crime Alley, devant ses parents assassinés. Car d’aucun pourrait penser que c’est de sa faute (même indirectement), alors qu’il s’agit de celle des gens eux-même, si prompts à l’émotion, au sentimentalisme. Ces gens si ordinaires.

Donnez-leur de l’illusion, pas du réalisme. L’ouest sauvage, c’est de l’illusion. Des conneries. Nous, on les vend, et tout le monde achète. Ne sous-estimez jamais la puissance des conneries, inspecteur‘. From Hell de Alan Moore et Eddie Campbell.

Conclusion

Si le film part d’une mise en scène classique – certains pourraient y voir une paresse visuelle, d’autres pour donner pleinement corps au seul Joker – il est force de constater qu’il manque une dimension supplémentaire dans les décors, qui rendrait justice à certaines sources du mythe du Batman, à savoir la littérature hugolienne de la période romantique (traitant pourtant puissamment de la misère et des monstres), reprise notamment dans l’architecture art déco et ses gargouilles de Gotham City dans les comics et sublimée dans les films de Burton traitant du Chevalier noir. Les interprétations des acteurs sont solides, mais sont évidemment à l’ombre du travail dantesque de Joaquin Phoenix, qui reprend le Joker tel qu’il devrait être réellement : non le cerveau génial à la Moriarty, mais le sens du spectacle et de l’opportunisme à l’extrême.

La critique de Rami : Joker : Un film magistral
La critique de François : Joker : Jouissif, frustrant et excellent
La critique d’Anastasia : Joker : Le Taxi Driver de notre époque

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