Il serait sans doute nécessaire d’envahir la pensée d’un américain pour jauger l’effet suscité par le dernier film de Michael Moore. Mais pour sûr, il est d’autant plus intéressant d’être européen pour en découvrir la véritable pensée, ainsi que l’honnêteté de sa démarche documentaire.

Le drapeau en berne

En effet, neuf ans après Sicko, le documentariste star est de retour sur le vieux continent, et compte bien planter le drapeau étoilé dans la plupart des pays d’Europe, de l’Italie à l’Islande, en passant par la France et l’Allemagne.

Son projet est d’ailleurs présenté au début du film à travers un montage fictionnel très amusant : le gouvernement américain, à court d’idées, supplie Michael de trouver une solution pour remonter la pente. Très naturellement, il se dirige vers l’Europe, terre précurseur des réformes sociales les plus modernes. Il se baladera alors d’un pays à l’autre, à la rencontre de patrons, d’employés, de professeurs, de banquiers, qui sont tous les représentants à leur échelle d’un monde meilleur. En bon américain, son idée sera de piller chaque idée, de s’approprier chaque concept, afin de les rapporter dans son pays à l’agonie.

Cela fait longtemps que Michael Moore entretient un rapport amour-haine avec l’Amérique, qu’il se démène pour la sauver en cherchant du côté des médecines exotiques, comme une épouse en phase terminale d’un cancer.

De ce point de vue, et c’est une première limite, le film est extrêmement ciblé sur le public américain. Par monts et par vaux, le bonhomme cherchera en effet à faire leur éducation, à leur fournir la preuve irréfutable qu’ils ne sont pas les meilleurs dans tous les domaines.
De ce fait, il passera son temps à faire rabâcher à sa mise en scène: « Regardez comme c’est merveilleux ce que l’être humain peut faire ici et là ! Pourquoi ne nous remettrions-nous pas en question, nous, américains, détenteurs du plus beau pays du monde ? ».

Pour cette raison, le film est souvent assez difficile à regarder, pour ne pas dire qu’il est foncièrement irritant, notamment lorsqu’on voit le gros Michael s’extasier devant la nourriture d’une cantine française, où chaque jour, un cuisinier à la noble cuiller en bois prépare de bons produits du terroir aux petits français, dont le palet est déjà naturellement développé. Preuve en est, il leur suffira de voir la photographie d’un repas américain « standard » (une espèce de burger momifié et ratatiné) pour qu’ils soient tous écœurés.
Pourtant, et c’est Michael qui le dit : « Pour nos enfants, en Amérique, c’est tous les jours comme ça ! » Et comme l’on peut s’en douter (ceux qui connaissent déjà le cinéma du bonhomme ne seront guère surpris), le film donne l’impression qu’en France, toutes les cantines sont des trois étoiles.

L’exemple français n’a pas été choisi au hasard car c’est en fait le révélateur d’une méthode générale. Il aurait été dommage en effet de ne pas profiter de notre ancrage culturel pour se confronter de plein fouet à la vision du cinéaste. Et comme cette même méthode fonctionne sur un protocole redondant, on peut se douter que le cas français pourra s’étendre à tous les autres pays que Moore cherchera à observer.

« Woah ! It’s like magic ! »

En découvrant Where to invade next, l’on se demande fréquemment où se situe la frontière entre l’adjectif documentaire, et publicitaire.

Comment peut-on adhérer à la vision d’un homme qui a décidé de vendre un pays comme on vendrait une belle voiture ? Cet effet là est décuplé par la présence systématique et insupportable de Michael Moore devant l’écran, qui semble n’avoir d’utilité qu’à donner l’exemple à suivre d’une émotion dictée – sur-jouée de surcroît. Un peu comme une banderole « applaudissez », ou les rires pré-enregistrés d’une sitcom, il semble nécessaire d’ajouter un relief artificiel, histoire que le bête spectateur ne se trompe pas de réaction.

Et c’est ainsi que le film, en cheminant toujours davantage vers le discours publicitaire, finit par bâtir une pure fiction du réel – celle d’un monde cloisonné à l’intérieur d’une caméra, où la nuance quitte soudainement la surface du globe pour servir le discours malhonnête d’un homme, pourtant pétri de bonnes intentions. Car quelle que soit l’ambition, et aussi noble soit-elle, il y a quelque chose de dangereux dans la façon qu’a Michael Moore de tordre le réel à sa convenance, de jouir des pouvoirs du documentaire sans chercher une seconde à jouer le jeu de l’observation du monde.

L’Europe comme un parc à thème

C’est bien simple. À en croire le film (ce qui n’est pas à négliger pour une personne qui n’a jamais mis les pieds en Europe), l’Italie n’est composé que de beaux méditerranéens qui mangent des pâtes, sans oublier qu’ils partent 11 semaines par an en vacances. En France, en plus d’être obsédés par la bouffe, on ne fait que baiser et parler de zizis. En Suède, les prisons ressemblent à Center Park, et les gardiens font des lipdubs pour souhaiter la bienvenue aux prisonniers.

Si vous décidez de suivre la visite de l’Europe guidée par Michael Moore, et que vous faites ce qu’il attend de vous, alors vous garderez la bouche ouverte de stupéfaction et de béatitude, ainsi que les yeux écarquillés, presque hors des orbites, devant tant d’humanisme, de modernité et de diarrhée optimiste.

Reste à espérer que les esprits libres verront ce qu’il en est vraiment : un film institutionnel géant qui prend sa cible (l’Amérique) pour un dindon, et fait de son sujet (l’Europe) une mauvaise farce.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.