Le dernier film de Mel Gibson est intéressant en ce qu’il confirme un doute qui a toujours subsisté à l’issue du visionnage des trois précédents ; chronologiquement Braveheart, La Passion du Christ et Apocalypto. Trois films confessant leur passion pour la reconstitution historique, et le souci d’aborder la culture et la spiritualité propres aux civilisations.

L’instant charnière

Ce sont aussi trois films ayant l’obsession des révolutions, celles qui ont déconstruit le cours logique de l’histoire à un instant fragile, dates historiques où deux forces contradictoires se sont rencontrées, marquant la construction d’une nouvelle civilisation sur les ruines de la précédente. On pense naturellement, dans La Passion du Christ, au déclin de la civilisation gréco-romaine, qui aura ouvert la voie à l’ère du judéo-christianisme. Apocalypto pour sa part, s’intéressait à la destruction de l’intérieur de la civilisation maya, avec à sa toute fin, l’approche inopinée des navires espagnols près des côtes américaines. Braveheart abordait a contrario le refus d’un peuple de disparaître sous le joug de l’empire anglais, et prônait la guerre défensive, seule alternative pour préserver leur liberté, leur indépendance et leur culture. L’histoire prouvera d’ailleurs, non sans une profonde empathie pour l’effort des guerriers écossais, que toute civilisation est par définition mortelle.

Tu ne tueras point s’inscrit dans cette même tradition de l’instant charnière, et des guerres de civilisations. Mais plus que tout, le film pose la question de la violence, ciment de toute révolution, et marque de fabrique incontestable du cinéma de Mel Gibson.

En quelques mots, l’histoire de Desmond T. Doss – personnage réel interprété par Andrew Garfield – jeune américain exemplaire à tous égards, et dont la pratique de la foi catholique est centrale dans son existence. Son pays engagé dans la deuxième Guerre Mondiale, et follement épris d’une femme qu’il demande très vite en mariage, le jeune homme se retrouve dans un dilemme à-priori inextricable : comment pourrait-il en effet faire son devoir de citoyen en s’engageant comme soldat, alors qu’il a juré devant Dieu de ne jamais céder à la moindre violence, de ne jamais ôter la vie à un être humain, et de ne jamais toucher à une arme ?

Sa solution sera de tenter l’aventure malgré tout, en demandant à être infirmier sur le terrain. Mais à une condition : il devra être autorisé à intégrer l’armée sans suivre de formation au maniement des armes, et à évoluer sur le front sans elles. Événement inédit dans l’histoire militaire américaine, Desmond devra, en plus du parcours du combattant inhérent à l’exercice du soldat, essuyer les attaques et humiliations de ses partenaires, avec le soutien de la hiérarchie. Sur son chemin de croix, l’enfant de Dieu s’efforcera d’endurer sans sourciller, en tendant inlassablement l’autre joue.

A force d’obstination, Desmond finira par venir à bout de ses détracteurs, et gagnera un aller sans promesse de retour au Japon, au cœur de la fameuse bataille d’Okinawa.

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Place à Dieu

Film profondément moral et didactique, Tu ne tueras point se construit sur trois parties distinctes : Présentation du personnage dans son environnement familial, entraînement militaire et guerre à proprement parler. Cette structure triple, identifiable par l’usage de trois décors distincts (la ville d’origine, le camp d’entraînement et le fameux champ de bataille au sommet de la falaise de Maeda), a la particularité de marquer de manière croissante les difficultés rencontrées par le personnage. Présenté dès l’enfance comme une boule d’énergie inarrêtable, Desmond se démarque de manière générale par son endurance physique. Éduqué à la violence par un père (Hugo Weaving) traumatisé par la Grande Guerre, et manquant de tuer son frère à l’issue d’une bagarre, Desmond démontrera à partir de là une nouvelle endurance, mentale cette fois, en faisant vœu de non-violence.

D’une certaine manière, le film vise à le définir comme le seul élément solide et minéral, dans un monde en liquéfaction. Desmond serait comme une pierre lancée à travers trois vitres en enfilade, dont le verre serait de plus en plus épais. Bloc de volonté et corps infatigable, l’homme semble invincible face aux épreuves infligées, coup sur coup, par trois décors qui le mèneront du paradis des origines, à l’enfer de la guerre.

Belle démonstration de foi également, qui on le sait, est celle-là même que défend et pratique le réalisateur-star. Car si les plus grands films de guerre ont souvent tiré leur puissance poétique de la peinture sans concession d’un grand nihilisme généralisé (Apocalypse Now, Voyage au bout de l’Enfer), Tu ne Tueras Point prend le pari d’investir son film de valeurs éternelles et inaliénables, quand bien même serait-ce au beau milieu detripailles fumantes et de membres broyés.

Mel Gibson confirme derrière cette promesse qu’il est un vrai metteur en scène, dans sa façon de rendre tout à fait singulier le conflit le plus filmé de toute l’histoire du cinéma.

Car de son point de vue, et c’est inattaquable, la présence de Dieu transparaît à chaque instant. Ou plutôt il semblerait, au fur et à mesure que l’on traverse les trois tableaux qui composent le film, qu’il soit de plus en plus lointain, faute de disparaître ou de mourir. Car malgré les difficultés grandissantes rencontrées, le jeune Desmund parvient toujours à préserver sa foi malgré la violence et l’horizon obscurci par la noirceur des fumées.

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De l’abjection 2.0

Ce traitement de la violence justement, est au cœur du doute posé initialement dans l’article, car Mel Gibson porte une telle détermination à la disséquer de manière quasi-pornographique, que l’on peut se poser la question de la complaisance à son endroit.

Longuement introduite par un déluge de flammes orchestré par l’armée japonaise, rendue démoniaque par son invisibilité, puis longuement exposée dans une altercation barbare,à la fois franchement virtuose et exhaustive du moindre détail gore, la violence trouve un traitement si fluide et, osons le dire, si chorégraphiée, qu’il semble nécessaire de remettre sur le tapis ce texte, intitulé De l’abjection, écrit par Jacques Rivette dans les Cahiers du Cinéma en 1961, au sujet du film Kapo de Pontecorvo. L’article se permettait de dénoncer l’usage d’un travelling s’approchant du cadavre d’une prisonnière juive, fraîchement suicidée sur des barbelés. L’idée de l’auteur est de montrer qu’il est moralement douteux de déployer quelconque forme desservant quelconque esthétique, autour d’une image dont le sens est, par essence, grave et auto-suffisant.

Si pour Godard le « travelling est une histoire de morale », on se dit que Mel Gibson est allé bien au delà, faisant de l’abjection non pas un mouvement vers l’avant, mais tout un système formel à base de plans grue, de steady-camers frénétiques et d’effets sonores tonitruants. Il ne faudra pas pour autant se mélanger les pinceaux avec d’autres films qui auront su déployer de la virtuosité sur les horreurs de la guerre (on pense en premier lieu à l’inoubliable séquence de débarquement de Il faut sauver le soldat Ryan) sans jamais sombrer dans l’impertinence.

Tu ne tueras Point, lui, est atteint d’une étrange schizophrénie, mélange de deux films irréconciliables mais cultivant le même premier degré ; avec d’un côté, une volonté de contrarier l’instinct belliciste de l’homme, en lui opposant la figure du saint-homme transcendé par une foi invincible. De l’autre, la marque de fabrique d’un cinéaste qui a tout de même fait de la violence porno-gore sa réputation.

De la même manière que son usage systématique de poncifs virils, à base d’empoignades dégoulinantes sur fond de musique patriotique, d’assauts meurtriers avec punchlines à la clef, voilà l’accoutrement dont l’on nous affuble, à la gloire d’une forme de virilité guerrière. C’est là que se révèle toute entière, l’abjection du spectacle de la violence.

Un comble pour un Mel Gibson qui par ailleurs cherche à nous dire que la guerre, c’est vraiment l’enfer. À défaut de faire un film contre le maniement des armes, Mel Gibson se donne à cœur joie au spectacle du maniement des âmes.

1 COMMENTAIRE

  1. Tres bonne analyse. Juste une remarque, Desmond Hoss n’a pas une foi catholique mais adventiste du 7eme jour, qu’il défend malgré l’opposition. La scène du Sabbat en étant un des nombreux exemples

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