Lorsque Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet parviennent à produire Delicatessen pour la modique somme de 3,8 millions d’euros en 1991 (25 millions de Francs français à l’époque), les réalisateurs s’entendent dire : « Vous savez, vous avez énormément de chance de pouvoir faire ce film. » Lorsqu’en 1992, ils raflent le César de la meilleure première œuvre, du meilleur scénario, du meilleur décor et du meilleur montage. Le duo peut prendre sa revanche sur leur productrice Claudie Ossard : « Vous savez, vous avez énormément de chance qu’on ait fait ce film.»

Vingt-sept ans plus tard, Caro et Jeunet, comme on les appelle, n’ont rien perdu de leur mordant. Incisifs, ils demandent « s’il y a des cannibales dans la salle ? » Puis ils s’étonnent qu’une ville de viandards comme Lyon se déplace de façon aussi nombreuse pour assister à la projection d’un de propagande végétarienne. Rire général. Une bien belle mise en bouche pour le public du cinéma Le Zola (Villeurbanne) qui ne va pas tarder à assister à la projection du film dans sa copie numérique remasterisé par Jeunet himself.

Mais du coup, qu’en est-il du film après toutes ses années ? Le premier constat qui s’impose est celui de son intemporalité. En effet, l’étrangeté de l’univers dépeint et l’efficacité de sa mise en scène font que Delicatessen n’a pas pris une ride. Au contraire, l’histoire de ce boucher – psychopathe – contraint de tuer ses locataires pour subvenir aux besoins de ses voisins a une résonance toute particulière à l’heure ou la question de la consommation de viande est un enjeu climatique. Face à lui des troglodytes un peu naïfs, végétariens convaincus, qui se donnent pour mission de sauver un couple de rêveurs (la fille du boucher et son nouveau locataire, joué par Dominique Pinon, en passe de passer à la casserole). De ce postulat, Caro et Jeunet en tirent une galerie de personnages aussi foutraque que jubilatoire. De la voisine dépressive essayant de se suicider à l’aide de mécanismes aussi improbables que saugrenus en passant par un collectionneur d’escargot. On pourrait se croire à la Cour des Miracles. Au musée des horreurs. Mais la poésie drolatique qui se dégage de l’ensemble rend l’entreprise infiniment touchante.

Delicatessen est une expérience de spectateur exceptionnelle, car on assiste à la création d’un univers hors du temps, intimement lié à ses créateurs. Si Jeunet apporte sa fibre poétique délicieusement tourné vers le passé, Caro insuffle un soupçon de noirceur pessimiste venant contrebalancer la naïveté, parfois dégoulinante, dans les films de Jeunet. C’est un véritable numéro d’équilibriste que de trouver le dosage parfait. Mais force est de constater que le duo y parvient d’une fort belle manière. Sublimé par la photographie sépia de Darius Khondji, cet univers si riche prend vie de façon irrésistible. Delicatessen est hors-norme. Singulier, inquiétant et hilarant tout en parvenant à nous émouvoir avec finesse. Rien que pour la mémorable séquence de baiser sous l’eau (celle-là même qui a fait bruler le torchon entre Jeunet et Del Toro) le film mérite le coup d’œil.

Et pour ceux qui voudrait prolonger le moment, sachez qu’à Lyon vous pourrez admirer l’univers des deux cinéastes au Musée de la Miniature et du Cinéma (Vieux Lyon) qui consacre une exposition à leur filmographie – seul ou en duo – jusqu’au 5 mai 2019.

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