En analysant le film DIGGER, Hideo Kojima et Alejandro Iñárritu dénoncent l’impact des réseaux sociaux et des faux débats en ligne.
Le réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu et le créateur de jeux vidéo Hideo Kojima partagent une vision singulière du monde contemporain. Lors d’un échange croisé chez Gizmodo autour de la sortie du film DIGGER, les deux artistes ont confronté leurs regards sur la manière dont les technologies numériques altèrent notre perception du réel.
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Loin de se contenter d’une simple promotion croisée, cette rencontre prend la forme d’un constat d’alarme sur l’évolution de la société moderne. Les deux créateurs observent en effet une dérive inquiétante, où l’omniprésence des écrans modifie en profondeur la façon dont le public consomme la culture et interagit avec les faits. La frontière entre la fiction satirique et les défaillances de notre quotidien semble aujourd’hui s’estomper au profit d’un environnement numérique sursaturé.
Pour Hideo Kojima, la découverte du nouveau film d’Alejandro González Iñárritu a provoqué un écho immédiat avec sa propre démarche créative. « En 2001, j’ai créé un jeu intitulé Metal Gear Solid 2. À l’époque, les réseaux sociaux n’existaient pas encore, mais j’ai écrit une histoire où ils possédaient une sorte de vie propre. C’est exactement ce qui devient réalité aujourd’hui, et c’est la même chose pour DIGGER. Sur les réseaux sociaux, ce qui n’est pas vrai gonfle et finit par modifier la politique ou notre vie quotidienne, ce qui est effrayant. En ce sens, j’ai eu l’impression que la structure de DIGGER était similaire. On a cette peur d’être plongé dans ce théâtre et d’être agi par une autre force », explique le concepteur japonais.
Cette capacité d’anticipation rapproche incontestablement les deux univers artistiques. En interrogeant la manipulation de l’information et le contrôle des récits collectifs dès le début des années deux mille, le concepteur de jeux vidéo avait anticipé les mécanismes d’amplification de la désinformation qui caractérisent nos plateformes actuelles. Le cinéma d’Alejandro González Iñárritu rejoint ce constat en auscultant les symptômes d’une société désormais guidée par la réaction immédiate plutôt que par l’expérience vécue.
Cette analyse trouve une résonance directe chez le cinéaste, qui constate le même phénomène d’isolement collectif face aux algorithmes. « C’est exactement ça. Je pense que nous partageons la même intuition. Pour moi, le plus effrayant est précisément le fait que nous perdons le contact avec une réalité commune. Ce qui est le plus frappant aujourd’hui, c’est que tout le monde vit dans une vérité fragmentée à l’intérieur de son smartphone. La conversation qui se déroule en ce moment même autour de ce film ne porte pas sur le film lui-même, mais sur les discours créés autour de lui. Même les gens qui ne l’ont pas vu ont un avis tranché », souligne Alejandro González Iñárritu.
La dérive des réseaux sociaux
Cette dynamique de rejet spontané touche désormais directement la réception des produits culturels. Les campagnes de dénigrement préventif se multiplient avant même la sortie des longs-métrages ou des divertissements interactifs, alimentées par des extraits décontextualisés sur internet. Ce comportement en ligne, caractérisé par un jugement préconçu sans expérience directe, rejoint un constat amer fait par Hideo Kojima lors du lancement de ses propres productions.
« Des personnes n’ayant pas vu DIGGER le critiquent déjà. Lorsque j’ai sorti DEATH STRANDING, un jeu où l’on incarne un livreur, des gens qui n’y avaient pas joué répétaient qu’il s’agissait d’un simple simulateur de marche. Ces propos restent gravés, et c’est sans doute ce qu’il y a de plus effrayant. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les réseaux sociaux, seuls nos goûts nous sont présentés. Nous ne voyons plus que les opinions qui nous conviennent, et les idées différentes ne nous parviennent plus », confie le créateur.
Le phénomène des bulles de filtres enferme ainsi les individus dans des chambres d’écho où la nuance disparaît. En bloquant l’accès à la contradiction, l’automatisation des contenus renforce les préjugés et dissout l’esprit critique au profit de certitudes aveugles. Alejandro González Iñárritu compare cette diffusion massive de préjugés virtuels à une contagion biologique qui altère progressivement notre perception du monde.
« Notre nouvelle réalité consiste à ressentir une conviction ferme à l’égard de choses que nous n’avons même pas expérimentées. Cela se propage par les mots comme le virus de la grippe. Les gens tombent malades, observent tout à travers ce filtre et ne peuvent plus s’en échapper. La réalité d’un autre vous est alors imposée. Nous vivons dans une nouvelle réalité dictée par ce que nous ne pouvons pas expérimenter nous-mêmes », conclut le réalisateur.





