Si Kurosawa est avant tout connu pour ses fresques historiques – Les Sept Samourais, Ran, Le Château de l’Araignée, une autre facette de son cinéma n’est pas à négliger. En effet, rare sont les metteurs en scène à s’être attaqué au sujet presque tabou de l’extrême pauvreté. Pas vraiment glamour pour les studios, assez peu divertissant pour les spectateurs, la misère humaine a toujours été un genre mit de coté. Pourtant avec quatre films sur le sujet – l’Angre ivre (1948), les Bas Fonds (1957), Barberousse (1965) et Dodes’kaden (1974), le réalisateur sera l’un des cinéastes de son époque le plus prolifique à ce sujet.

Dodes’kaden c’est donc cette onomatopée japonaise représentant les cliquetis des rails que fait un train en mouvement. Quatrième film de cette tétralogie de la misère, Dodes’kaden doit son titre à l’un de ses personnages. Un jeune attardé mental qui au cœur d’un bidonville de Tokyo est persuadé qu’il est conducteur de locomotive…

Adaptant le recueil de nouvelles Une Ville Sans Saison de Shûgorô Yamamoto, Dodes’Kaden est un film choral entremêlant huit histoires les unes aux autres et dépeignant les conditions de vie difficile des petites gens. S’appuyant sur des personnages haut en couleur – Le jeune homme cité plus haut mais aussi un salary man marié à une rombière et secoué de tics nerveux laissant paraître son extrême détresse. Deux amis qui viennent à s’échanger leurs femmes suite à une beuverie. Un mendiant promettant un jour de bâtir une ville à son fils. Etc… Le cinéaste dresse un constat terrible de ces laissé pour compte.

Avec intelligence, Kurosawa parvient pourtant à éviter deux écueils dans lesquels il aurait été facile de tomber :
Premièrement, Dodes’kaden n’est jamais tire-larme. L’émotion naît de petites attentions et n’est jamais présente à grand renfort de violons ou de situations tragiques. Deuxièmement, le film ne se complaît jamais dans une peinture noble de la misère. Comme si la pauvreté conférait dès lors une certaine grandeur d’âme. Au contraire – à la manière d’un Victor Hugo dans les Misérables, la large galerie de personnages permet au cinéaste de mettre en avant tout type de comportements humains. Certains des protagonistes sont résignés, d’autre camouflent leurs émotions et certains se laissent aller à la scélératesse. Tous font leur possible pour survivre, la plupart le plus dignement possible. C’est bien ça, la grande force de Dodes’kaden : Son équilibre.

Formellement, c’est la première fois que Kurosawa s’essaye à la couleur. Jugée trop distrayante pour le spectateur, le réalisateur avait jusque alors réalisé tout ses films en noir et blanc. Avec Dodes’kaden, ce dernier change son fusil d’épaule. Non seulement le film est en couleur mais le réalisateur adoptera un format 1.37 proche du format carré (1.33) des téléviseurs de l’époque. Comme il y a fort à parier que les choix de formats chez un réalisateurs de cette trempe sont rarement le fruit du hasard, il n’est pas faux de supposer que Kurosawa ait vu à l’époque le digne remplaçant du cinéma en la télévision. Sachant pertinemment que le sujet de son film serait plus propice au petits qu’aux grands écrans, son choix s’avère de ce fait naturel.

Grand bien lui en a prit car Dodes’kaden est magnifique. Le travail sur les couleurs est d’une précision exemplaire. Flamboyantes et débauchées, c’est une véritable orgie qui attends le spectateur. S’appuyant sur le travail de Takao Saitô pour la technique, le réalisateur n’en oublie pas non plus le sens et développe un code chromatique admirable. Rouge pour la barbarie, bleu pour l’innocence, vert pour la maladie. Kurosawa ne laisse rien au hasard et contrôle avec un soin maniaque les plus infimes détails de son cadre. Notons également ces scènes fantasmatiques du mendiant qui bâtit – en esprit – une demeure pour son fils. Ces séquences apportent au film une touche d’onirisme aussi rafraîchissante que surprenante.

Pour conclure, Dodes’kaden est incontestablement un grand film. Évitant tout misérabilisme, ce dernier se place à hauteur d’homme et parvient insidieusement à nous faire comprendre la psyché de ses personnages. Jamais sordide – Pourtant les actes barbares s’additionnent rapidement. Vol, viol, tromperie et trahison… Tout y passe – Dodes’kaden recèle de petits moments miraculeux et compatissants.
Kurosawa voulait un film haut en couleurs et c’est ce qu’est Dodes’kaden. Comme les vies qu’il dépeint.

Dois-je l’intégrer à ma vidéothèque ?

Une fois n’est pas coutume, Wild Side propose le film dans son fameux combo Blu-Ray + DVD + Livret. Disponible depuis le 30 août, Dodes’kaden rejoint une collection de film du prestigieux réalisateur nippon. De Je ne Regrette Rien de ma Jeunesse à Dodes’kaden, ce n’est pas moins de 17 films qui rejoignent la collection.

Encore une fois, la restauration est tout simplement magnifique et, dans le cas de Dodes’kaden, rend admirablement justice aux couleurs du film.

Au rayon compléments, on trouvera sur le Blu-Ray – uniquement – un documentaire de 36min sur les couleurs du film, un entretien de 39min entre Kurosawa et son fils et un second entretien de 13min cette fois avec sa fille. Malheureusement, les possesseurs de lecteur DVD devront se contenter d’une simple bande-annonce d’époque en guise friandise.

Mais fort heureusement, c’est surtout le magnifique livret qui sert d’écrin au disques qui retiendra votre attention. Faisant 82 pages et rédigé par Christophe Champclaux, ce dernier se montrera riche en analyses et anecdotes – Dont certaines ont servies à écrire cette critique. Merci Christophe – et retracera avec précision la genèse du projet jusqu’à sa sortie et sa réception en salle.

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