Vampire moderne et créatrice hybride, Kax nous ouvre les portes de son antre pour une plongée brute dans son univers artistique.
C’est par un message aussi singulier que son univers que Kax nous a sollicités pour nous présenter ses travaux. Entre deux sessions de couture intensive pour un nouveau cosplay et la préparation minutieuse d’une campagne de jeu de rôle, elle souhaitait nous faire découvrir les rouages de cette « créature » créative qu’elle a patiemment façonnée.
Intrigués par une démarche qui refuse les étiquettes – navigant avec aisance entre l’art digital, l’artisanat brut du cuir et de la résine, et le streaming interactif – nous avons voulu comprendre ce qui anime cette vampire moderne. Au-delà des écrans, qu’est-ce qui pousse une ancienne professionnelle de la communication à tout quitter pour se consacrer à un artisanat de l’ombre ?
Nous sommes partis à sa rencontre pour explorer une trajectoire qui détonne. Ici, point de lissage algorithmique ou de contenu formaté, Kax nous ouvre les portes de son antre pour un échange sans filtre. Nous avons exploré cette nécessité vitale de tout contrôler, de la première esquisse à la diffusion finale, dans une quête constante de sens et d’esthétique. Ce portrait est celui d’une femme qui a transformé son exigence en une identité propre, bâtissant un refuge où la fiction, le jeu et le fait-main s’entrechoquent pour devenir un véritable acte de résistance culturelle.
« Créer est devenu une façon naturelle d’habiter le monde. »
Tu as passé 15 ans en agence de communication avant de basculer à 100% dans la création de contenu. Avec le recul, est-ce que ton licenciement a été le déclencheur dont tu avais secrètement besoin, ou est-ce que tu avais déjà en tête cette « vie d’après » ?
Kax : Je pense que les deux sont liés, tu sais. Mon licenciement a clairement été un déclencheur : il m’a obligée à prendre une décision que je repoussais, peut-être, depuis longtemps. Quand on est dans le rythme du salariat, même quand on a d’autres envies, on trouve toujours de bonnes raisons d’attendre encore un peu, on rentre dans la spirale de la routine, un peu comme un vieux couple, et pourtant, tout le monde le sait : la routine, ça tue.
Mais la vérité, c’est que cette « vie d’après » existait déjà dans un coin de ma tête. Après 15 ans en agence – j’ai toujours connu que ça professionnellement, et du freelance – j’avais accumulé beaucoup d’expérience, mais aussi l’envie de créer quelque chose qui me ressemble davantage. La création de contenu me permettait d’exprimer ma créativité, de construire une communauté et de travailler sur des projets qui me passionnent réellement. Puis, soyons honnête, à 33 ans, retrouver du travail alors que j’ai des dents de vampire et 70% du corps tatoué, c’est pas aussi facile que ça.
Avec le recul, je ne vois donc pas mon licenciement comme le début de l’histoire, mais plutôt comme le moment où je n’ai plus eu d’autre choix que de ME faire confiance. Ça a été une période stressante, évidemment, mais aussi une formidable opportunité de transformer une envie en réalité.
Tu dis que Kax est un pseudo « pas très fou ». À quel moment ce nom a-t-il cessé d’être une simple étiquette pour devenir une véritable identité créative, une armure que tu revêts pour faire face à ta communauté ?
Kax : Je crois que ça s’est fait sans que je m’en rende compte, parce qu’au départ, Kax n’était qu’un pseudo parmi d’autres, sans grande réflexion, la contraction de mon nom de famille germanophone. Puis les années ont passé, les projets se sont accumulés, les rencontres aussi, des vidéos, des lives, des parties de jeux en réseau, des conventions, des discussions, tout ça tout ça. À force, les gens ne venaient plus voir seulement une petite gothique aux canines proéminentes perdue dans ses univers de geekeries et de fantasy derrière un écran. Ils venaient voir “Kax” (bon sang, j’ai l’impression d’être Alain Delon quand je dis ça ! Hahaha).
Aujourd’hui, ce n’est plus une simple étiquette. Ce n’est pas un masque non plus. C’est plutôt une facette de moi-même qui a pris de l’ampleur, une identité créative qui me permet d’assumer des choses que je n’aurais peut-être pas osé montrer autrement.
Alors oui, parfois “Kax” ressemble à une armure, ou plutôt la partie de moi que j’ose montrer, l’indestructible, celle qui ne s’arrête jamais, toujours à fond les ballons. Pas parce qu’elle me cache, mais parce qu’elle me rappelle tout le chemin parcouru et toutes les personnes qui m’ont accompagnée. Derrière ce nom, il y a toujours moi. Mais grâce à lui, j’ai appris à prendre ma place.
« Fabriquer un objet à la main aujourd’hui est presque un acte de résistance culturelle. »
Tu as grandi avec une maman « geek » qui t’a initiée très tôt à la PlayStation et aux univers fantastiques. Aujourd’hui, elle est présente dans ton chat et partage tes passions. Quelle place occupe cette transmission intergénérationnelle dans ton quotidien créatif et ta résilience de créatrice ?
Kax : J’ai eu la chance de grandir avec Maman Kax, à une époque où ce n’était pas encore aussi courant qu’aujourd’hui d’avoir des femmes qui étaient à fond dans les jeux vidéo. Très tôt, elle m’a mis une manette de PlayStation entre les mains et m’a filé Ray Man, Tomb Raider, Medievil, les Chevaliers de Baphomet (c’est une énorme fan de Point&Click), et m’a filé rapidement mes premiers RPG. Cette transmission a eu un impact immense sur la personne que je suis devenue. Elle m’a appris qu’on pouvait être adulte sans renoncer à ses passions, qu’on pouvait continuer à rêver, créer et s’émerveiller.
Aujourd’hui encore, ma mère suit à fond mon boulot, elle suit mes projets, partage mes centres d’intérêt et comprend naturellement cet univers dans lequel j’évolue. A savoir aussi que c’est une couturière de génie et qu’elle peut parfois m’aider pour le cosplay – elle a vraiment une précision que je n’ai pas (sûrement grâce aux points & click justement !).
Pour moi, cette complicité intergénérationnelle est une véritable force, le métier de créatrice de contenu est loin d’être simple : il y a les doutes, la fatigue, les remises en question toujours, tout le temps. Savoir que je peux compter sur le soutien de quelqu’un qui comprend sincèrement mes passions est vraiment génial.
Au fond, ma résilience de créatrice vient aussi de là. J’ai grandi dans un environnement où l’imaginaire n’était jamais jugé, où la curiosité était encouragée et où les passions étaient valorisées. Aujourd’hui, j’essaie de reproduire cette même énergie dans mes contenus et dans les communautés que j’anime : créer des espaces où chacun peut être lui-même, partager ses passions et se sentir à sa place. Le côté “safe place” est l’une des choses les plus importantes pour moi.
Tu as une approche très « fait main » : couture, peinture, illustration. Dans un monde dominé par le tout-numérique et l’IA, quel est le message que tu cherches à défendre en passant des heures à fabriquer tes objets physiques ?
Kax : Je crois que fabriquer un objet à la main aujourd’hui est presque un acte de résistance culturelle, tu ne crois pas ? L’IA, l’automatisation et le numérique sont des outils extraordinaires, même si le scrapping et le désastre que ça génère sur l’environnement sont vraiment des sujets qu’on devrait traiter le plus tôt possible. Ils permettent de créer plus vite, de diffuser plus loin, d’apprendre davantage. Mais ils ont aussi tendance à effacer ce qui fait la singularité d’une œuvre : le temps humain qu’elle contient.
Quand je passe des heures sur une couture, une peinture ou une illustration, je défends l’idée que tout n’a pas besoin d’être instantané pour avoir de la valeur. Mon taff, même s’il y a plein d’imperfections, raconte qu’une personne réelle a consacré une partie de sa vie à cet objet, puis, quelque part, je défends aussi le droit à la lenteur. Dans un monde où l’on peut générer mille images en quelques secondes, prendre plusieurs jours, semaines, mois pour terminer une création est une manière de dire que la vitesse n’est pas toujours la mesure de la qualité ou du sens, surtout qu’en plus je me filme.
Enfin, je crois que les objets physiques ont quelque chose que le numérique ne pourra jamais totalement remplacer : une présence. Un cosplay fait avec plein de glue sur les phalanges, une illustration avec des gros tracés de charcoal, une peinture à l’huile accrochée à un mur vieillissent avec nous. Ils occupent un espace réel, portent les traces du temps et créent un lien tangible entre l’œuvre et l’humain. Je ne vais jamais cracher sur le digital, j’en ai fait pendant 15 ans de ma vie, mais je suis très contente de redécouvrir l’art que je peux produire d’une autre façon.
Mon message n’est donc pas “contre” l’IA ou le numérique. C’est plutôt pour dire : n’oublions pas la valeur du geste humain en gros, dire que la technologie peut nous aider à créer, mais elle ne doit pas nous faire oublier le plaisir, l’émotion et la profondeur qui naissent lorsque quelqu’un fabrique quelque chose de ses propres petites mimines !
« Le courage n’est pas l’absence de peur… C’est décider qu’un projet qui nous fait vibrer mérite qu’on avance malgré elle. »
Ton univers visuel est marqué par le « sombre et le sale ». Qu’est-ce qui te fascine dans ces esthétiques gothiques et fantastiques, au point de vouloir les incarner jusque dans ta communication sur Twitch ?
Kax : Je crois que ce qui me fascine là dedans, c’est qu’elles racontent les failles de l’humain avec beaucoup plus d’élégance que les univers lisses et parfaits. J’ai toujours été attirée par les personnages qui portent leurs cicatrices, leurs contradictions et leur part d’ombre, bon bien sûr c’est bien plus souvent des antagonistes que des “good guys” mais je sais bien distinguer, je pense, le bien du mal dans la fiction
Quand je pense au Dracula de Coppola, par exemple, je ne vois pas seulement un monstre en Dracula, mais vois un personnage tragique, consumé par l’amour, la perte et la délétère réalité des choses. C’est une beauté imparfaite qui me parle énormément. On retrouve la même chose dans Castlevania qui est une de mes œuvres favorites, les “monstres” cachent parfois plus d’humanité que les humains eux-mêmes.
Cet univers sale, sombre et mélancolique donne du relief aux émotions. La lumière y est absolument importante, parce qu’elle doit lutter pour exister. Sur Twitch, j’ai envie de transmettre cette sensibilité. Le gothique n’est pas pour moi une esthétique de la noirceur gratos. C’est une façon de célébrer la beauté dans l’imperfection, la poésie dans les ruines et l’espoir qui subsiste même dans les endroits les plus sombres, et je suis goth, et si fière de le revendiquer.
Le cosplay, pour toi, c’est de l’incarnation pure. Quelle a été la création dont tu es la plus fière, non pas techniquement, mais parce qu’elle t’a permis de mieux comprendre une facette de ta propre personnalité ?
Kax : C’est drôle que tu me demandes car je crois que ce serait Fulgrim, sans hésiter, et je viens tout juste de le porter pour la V11 de Warhammer chez Wargame Spirit. Pas parce que l’armure était particulièrement complexe ou parce que le rendu était spectaculaire, même si je suis très fière de mon boulot dessus. Mais parce qu’en l’incarnant, j’ai compris quelque chose de moi-même que je n’avais jamais vraiment formulé. Fulgrim est un personnage obsédé par la perfection. Il cherche constamment à créer quelque chose de plus beau, de plus grand, de plus marquant, et pendant longtemps, j’ai admiré cette quête sans réaliser à quel point elle faisait écho à ma propre manière d’aborder mes projets.
J’ai tendance à vouloir repousser mes limites, à chercher le détail supplémentaire, l’amélioration qui n’est parfois visible que par moi. Mais comme je dis souvent, quoi qu’on fasse dans la vie au final, on ne part jamais que de soi !
Quel est le projet « fou », un peu hors de portée, que tu aimerais réaliser dans les deux prochaines années pour marquer l’univers de la culture geek ?
Kax : Un cosplay de l’Empereur de 40K, avec plein de LEDs, des trucs de malade qui clignotent partout, une armure forgée, j’ai des idées terribles ! Ou Fulgrim transfiguré, ce serait fou aussi de faire des bras et des ailes articulés.
La Lance Brisée est devenue une aventure communautaire forte. Pour nos lecteurs qui ne sont pas familiers du milieu (et qui ont peut-être découvert cet univers via une série comme Stranger Things) comment expliquerais-tu ce qu’est une émission de « jeu de rôle » (JDR) et quel est ton rôle exact en tant que « Meneuse de Jeu » ?
Kax : Une émission de jeu de rôle, qu’on appelle aussi dans le jargon Actual Play, c’est avant tout une histoire racontée collectivement. Contrairement à une série ou à un film, rien n’est écrit à l’avance, les joueurs incarnent des personnages et prennent leurs propres décisions, tandis qu’une personne, un ou une MJ, décrit l’univers, interprète les personnages secondaires et arbitre les règles. Les dés viennent ajouter une part d’incertitude qui peut faire basculer l’aventure dans des directions totalement inattendues.
Pour celles et ceux qui ont découvert le jeu de rôle grâce à Stranger Things, on peut dire que c’est un mélange entre un théâtre d’improvisation, un jeu de société et un roman dont les héros écrivent eux-mêmes – un peu à la façon des bouquins “dont vous êtes le héros” – l’histoire au fur et à mesure.
Dans La Lance Brisée, mon rôle de Meneuse de Jeu est justement d’être la narratrice et la gardienne de cet univers. Je crée le monde, ses intrigues, ses habitants et toutes les merdes que vont rencontrer les joueurs. Mais je ne raconte pas leur histoire à leur place : je leur présente des situations, et ce sont leurs choix propres qui déterminent la suite des événements. Mon travail consiste donc autant à préparer qu’à improviser, à rebondir sur leurs idées parfois brillantes, parfois complètement absurdes, et à faire en sorte que l’aventure reste cohérente, captivante et surtout amusante pour tout le monde.
C’est d’ailleurs ce qui rend le format si passionnant à regarder : le public découvre l’histoire en même temps que les joueurs, sans jamais savoir ce qui va se passer. Chaque épisode est une aventure unique qui ne pourrait exister exactement de la même façon avec un autre groupe autour de la table.
Votre émission est présentée comme un lieu où « l’imagination débridée rencontre le jeu de rôle ». Comment fais-tu pour maintenir ce subtil équilibre entre le chaos hilarant de vos parties et la structure nécessaire pour que le spectateur suive l’histoire ?
Kax : C’est probablement l’un des plus grands défis de l’actual play ! Le chaos est presque inévitable autour d’une table de jeu de rôle, surtout quand les joueurs sont créatifs, imprévisibles et qu’ils cherchent avant tout à s’amuser. Mais ce gros bordel n’est pas véritablement un problème : il fait partie de l’identité de LLB. L’équilibre se construit surtout en amont, en fait, en tant que maître du jeu, je prépare une trame solide avec des enjeux clairs, des PNJs différents et des objectifs qui donnent une direction, même bancale, à l’histoire.
Ensuite, pendant la partie, j’accepte que les joueurs empruntent des chemins auxquels je n’avais absolument pas pensé, c’est même totalement mon job que d’improviser tout le temps. Mon rôle consiste alors à transformer leurs idées, leurs blagues et parfois leurs catastrophes en éléments qui enrichissent le récit.

En tant que cheffe d’orchestre de cet univers, qu’est-ce que le jeu de rôle t’a appris sur la gestion des groupes et la psychologie humaine que tu n’avais jamais appréhendé durant tes 15 ans en agence ?
Kax : Ah bah clairement, la différence entre une équipe qui travaille ensemble ET un groupe qui vit une aventure ensemble. En agence, les relations sont souvent structurées par des objectifs, des contrats, des hiérarchies et des contraintes professionnelles. Dans une campagne de jeu de rôle, tout repose sur l’humain. Il n’y a aucune obligation de rester à table chaque semaine, même si dans le cadre de LLB et le fait que ce soit un Actual Play, on avait un planning.
Mais les acteurs revenaient parce qu’ils en avait envie. J’ai découvert à quel point chaque personne a des besoins psychologiques différents : certains cherchent à être valorisés, d’autres à être écoutés, certains ont besoin d’être drivés, d’autres de sécurité. Quand ces besoins ne sont pas compris, les tensions apparaissent rapidement. À l’inverse, lorsqu’ils sont respectés, un groupe devient capable de créer quelque chose de bien plus grand que la somme de ses individualités.
Ton travail fait constamment le pont entre des classiques de la fantasy (comme The Witcher ou Berserk) et des références plus pop. Quelles sont les œuvres qui, selon toi, ont le mieux capturé l’esprit de l’imaginaire et qui t’influencent aujourd’hui dans la conception de tes propres mondes ?
Kax : C’est une question difficile, parce que mes influences viennent autant de la fantasy classique que de la culture populaire au sens large, même énorme, et en plus, à part Star Wars, j’aime tous les gros “classiques” des univers geek. Bien sûr, des œuvres comme Berserk de Kentaro Miura ou The Witcher d’Andrzej Sapkowski ont marqué ma manière d’aborder les mondes imaginaires.
Mais, bon, je puise également beaucoup d’inspiration dans des univers plus… inattendus, on en parlait au début de l’interview : des jeux vidéo comme Final Fantasy, la saga des The Elder Scrolls ou même Vampire Hunter D m’ont appris l’importance de la construction du monde et de la cohérence culturelle.
Des œuvres comme Le Seigneur des Anneaux ou le Trône de Fer restent des références incontournables pour leur capacité à donner l’impression qu’un monde existe bien au-delà du récit que l’on suit. J’ai tellement de références et j’aime tellement de choses que je répondrais un peu candidement que ce qui m’influence le plus, ce sont les œuvres qui parviennent à créer un sentiment d’émerveillement tout en restant “proches”. Peu importe qu’il s’agisse d’un manga, d’un roman, d’un jeu vidéo ou même d’une série d’animation : si l’univers me donne envie de découvrir ce qu’il y a derrière la prochaine montagne ou au détour de la prochaine page, alors il a capturé quelque chose d’essentiel de l’imaginaire. et réveille donc la gosse nerd en moi.
À travers tes années de stream et de jeu, as-tu senti une évolution dans la manière dont les gens, même les plus éloignés de la culture geek, appréhendent aujourd’hui ce que tu fais ?
Kax : Pour être honnête, je n’ai qu’un an de stream derrière moi, donc je n’ai pas forcément assez de recul pour parler d’une évolution sur plusieurs années. En revanche, ce que j’ai remarqué en peu de temps, c’est que la culture geek est aujourd’hui beaucoup plus présente dans le quotidien de tout le monde qu’elle ne l’était auparavant.
Quand je parle de jeux vidéo, de jeu de rôle ou de streaming à des personnes qui ne viennent pas de cet univers, je rencontre beaucoup moins d’incompréhension que ce à quoi je m’attendais. Même si elles ne pratiquent pas elles-mêmes, elles connaissent souvent les références ou comprennent la démarche créative derrière ce que je fais, même si beaucoup de boomers pensent que créatrice de contenu = influenceuse à Dubaï qui fait des placements de produits pour des cachets minceurs !
Ton métier de créatrice, tout comme ta pratique du jeu de rôle, demande une énergie colossale pour transformer la réalité. Quel est l’aspect le plus frustrant, celui que le public ne soupçonne pas, quand on passe ses journées à tenter de construire des mondes face à une morosité quotidienne que beaucoup ressentent ?
Kax : Clairement, l’aspect le plus frustrant et même violent, c’est sans doute que beaucoup de gens ne voient que le résultat final. Ils voient une vidéo, un stream, une campagne de JdR, une illustration ou un projet balancé comme ça sur Internet. Ce qu’ils ne voient pas, ce sont les heures passées à lutter contre le doute, la fatigue, les contraintes financières, les algorithmes ou simplement la morosité ambiante, parce que soyons honnêtes : je fais un métier de rêve, mais ce métier est devenu ma vie et je ne vis qu’à travers lui.
Créer, ce n’est pas fuir la réalité. C’est souvent l’affronter de plein fouet pour en extraire quelque chose de top. Alors bon, quand le quotidien est pesant, quand l’actualité est anxiogène ou que les gens autour de vous perdent espoir, il faut malgré tout trouver l’énergie de continuer à imaginer, à raconter et à transmettre. Cette énergie ne tombe pas du ciel : elle se construit chaque jour, et paradoxalement, c’est aussi ce qui rend ce métier et cette passion si important pour moi, parce que lorsque quelqu’un vous dit qu’un stream papotage l’a aidé à traverser une période difficile, qu’un actual play lui a redonné le sourire ou qu’un cosplay l’a fait voyager pendant quelques heures, alors toute cette énergie dépensée retrouve instantanément son sens. Je vis pour ça. Vraiment.
Être une « vampire » sous caféine, c’est aussi assumer cette vie nocturne. Comment gères-tu la frontière entre ton cocon personnel et ta vie publique sur les réseaux ?
Kax : J’ai longtemps considéré mes réseaux comme une extension de mon cocon, avant de comprendre que ce n’était pas forcément sain. Aujourd’hui, j’essaie de garder une frontière assez nette : je partage beaucoup de ma vie personnelle sur mes streams, surtout que je travaille avec Monsieur Kax et ma meilleure amie qui est aussi mon assistante donc pas simple de les préserver, mais je garde certains espaces uniquement pour moi et mes proches.
Les réseaux sociaux ont un côté obscur (menaces, critiques, pression de la performance). Comment fais-tu pour que ton « armure » reste assez imperméable pour protéger ta santé mentale sans te couper de ceux qui te soutiennent ?
Kax : Je vais pas te prétendre que ça ne m’atteint jamais, les critiques, les jugements ou même la pression des chiffres peuvent parfois faire mal, surtout quand on investit beaucoup de soi dans ce qu’on crée, après c’est sûrement les critiques sur le physique dont je me fiche totalement, mais quand ça touche à mon taff, ben, ça saigne, oui.
Avec le temps, j’essaye d’apprendre à faire la différence entre les retours constructifs et le bruit. Mon « armure » n’est pas là pour me rendre insensible, mais pour m’aider à tanker un peu, tu vois. Je reste ouverte aux remarques qui peuvent me faire progresser à partir du moment où elles ne viennent pas de gens malveillants, tout en refusant de laisser les commentaires nazes définir ma valeur ou celle de mon travail.
Ce qui m’aide le plus, c’est de parler de tout ça en live. Quand on reçoit cent commentaires sur Instagram ou Facebook, il est facile de focaliser sur le seul négatif., alors sur ces plateformes, j’essaie consciemment de ne pas oublier les quatre-vingt-dix-neuf personnes qui sont là avec bienveillance.
Au fond, mon objectif n’est plus d’être performante à tout prix, mais de créer quelque chose qui me ressemble, et cette approche rend l’armure plus solide, tout en laissant la porte ouverte aux belles rencontres que permettent les réseaux sociaux.
Si tu devais regarder la Kax de 2012 qui lançait ses premiers lives, que dirais-tu à cette jeune femme qui n’imaginait pas encore devenir une figure de proue de la création de contenu ?
Kax : La Kax de 2012 n’a pas streamé très longtemps, justement par peur de ne jamais réussir. La Kax de 2026 en a fait son métier et sa vie. Alors franchement, je lui dirais de ne pas être aussi dure avec elle-même. À l’époque, elle pensait qu’il fallait être parfaite, avoir le bon matériel, les bonnes idées, le bon timing, faire attention à être une version édulcorée d’elle-même, dans un idéal de perfection qui, de toutes façons, n’existe pas.
En réalité, ce sont les années, les rencontres, les erreurs et la persévérance qui ont construit tout ce qui existe aujourd’hui. Je lui dirais aussi qu’elle va trouver une communauté incroyable, des amis, une famille, des projets qu’elle n’aurait jamais osé imaginer. Et surtout, que les moments où elle aura envie d’abandonner seront souvent ceux qui précéderont ses plus belles réussites.
Qu’est-ce qui te fait te lever à 6h du matin avec cette envie dévorante de créer : est-ce le besoin d’être vue, le besoin de raconter des histoires, ou simplement cette impossibilité physique de rester inactive ?
Kax : Je vais déjà corriger un détail : ce n’est plus 6h, c’est 7h maintenant ! Je viens de m’offrir une heure de sommeil en plus pour fêter mes un an de streameuse, hahahaha ! Mon augmentation de moi à moi-même ! Et pour répondre à ta question sérieusement, je crois que c’est un mélange des trois, mais surtout une impossibilité totale de rester inactive. J’ai toujours mille idées qui tournent dans ma tête, je me parle à moi-même aussi, j’aime bien parfois ma propre présence, sauf quand elle devient trop mélancolique – du coup là, je lui demande aussi de créer. Créer est devenu une façon naturelle d’habiter le monde.
Bien sûr, j’aime quand mon travail trouve son public, mais ce n’est pas ce qui me fait sortir du lit. Ce qui me fait me lever, c’est cette excitation de voir une idée prendre forme, de transformer quelque chose qui n’existait pas la veille en quelque chose de réel aujourd’hui.
Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui veut « sauter dans le vide » pour vivre de sa passion, mais qui a peur du regard des autres ou de l’insécurité financière ?
Kax : Eh bien ! Je lui dirais que “sauter dans le vide” ne veut pas forcément dire sauter sans parachute, déjà ! On imagine souvent naïvement qu’il faut tout quitter du jour au lendemain pour vivre de sa passion, mais, en réalité, beaucoup de projets qui réussissent ont commencé en parallèle d’un emploi, avec des tests, des bêtises et une montée en puissance progressive. La passion donne l’énergie, mais c’est principalement la préparation qui donne la liberté.
Concernant le regard des autres, il faut se rappeler que les gens commentent surtout au début. Quand tu lances un projet, certains te trouvent imprudent, mais ce qui est drôle c’est que si tu réussis, les mêmes te trouveront courageux. Leur opinion change souvent avec le résultat, alors qu’elle ne devrait pas guider tes choix de vie.
Concernant l’insécurité financière, la peur est légitime, je suis tout le temps en plein dedans, car le cosplay marque un sacré coût…. Elle n’est pas un signe qu’il faut renoncer, mais qu’il faut construire un plan, des sacrifices sur tout, une petite épargne de sécurité, des objectifs réalistes, des premiers clients ou des premiers revenus avant de quitter son activité principale : chaque étape réduit le risque sans étouffer le rêve. Au fond, la vraie question c’est pas toujours : “Et si j’échoue ?”, parce que souvent, des années plus tard, elle devient : “Et si je n’avais jamais essayé ?”, faut vraiment se dire que le courage n’est pas l’absence de peur…. C’est décider qu’un projet qui nous fait vibrer mérite qu’on avance malgré elle.
« Soyez l’adulte que vous auriez aimé avoir dans votre vie en étant môme. »
Pour conclure, si tu devais résumer « Kax » en un seul objet que tu as fabriqué de tes mains, lequel choisirais-tu et pourquoi ?
Kax : Si je devais résumer Kax en un seul objet (bon sang, dire cette phrase fait très Delonesque hahaha) que j’ai fabriqué de mes mains, je choisirais sans hésiter mon huile sur toile La Mort de la Tempérance, réalisée en direct sur Twitch. Cette œuvre est probablement celle qui me ressemble le plus alors que ce n’est même pas moi dessus : elle représente mon partenaire nu, enlacé par des ronces dans une esthétique gothique, et on y retrouve mon attirance pour les contrastes : la beauté et la douleur, la douceur et la brutalité, la lumière et l’obscurité. La dualité.
J’aime raconter des histoires à travers les émotions, qu’il s’agisse de peinture, de jeu de rôle ou de création de contenu, comme on en a discuté. Cette toile est exactement cela : une narration visuelle qui invite à l’interprétation, où chaque élément possède sa symbolique. Les ronces évoquent autant les blessures que l’attachement, tandis que la figure centrale incarne une vulnérabilité assumée. Le fait de l’avoir peinte en direct sur Twitch est également important.
Kax, c’est autant la créatrice que le partage avec une communauté, et cette œuvre n’est pas seulement le résultat final accroché sur un mur, elle est aussi le souvenir d’heures de création vécues collectivement. La Mort de la Tempérance résume donc parfaitement qui je suis : une créatrice passionnée, attirée par les univers sombres et poétiques, qui aime transformer ses émotions en histoires et les partager avec les autres tout en embrassant l’enfant qu’elle a été. Soyez l’adulte que vous auriez aimé avoir dans votre vie en étant môme. Moi, j’aurai kiffé connaître une vampire tatouée, qui peint des miniatures, qui fait des costumes, et qui n’a jamais peur de vivre ses rêves.
Propos recueillis par Thomas O. pour Eklecty-City.fr, qui remercie Kax de s’être prêtée au jeu d’une interview.










