Eklecty-City.fr a eu l’immense privilège de s’entretenir avec Jean-Pierre Michaël. Acteur français à la carrière riche et variée, il est également la voix de Brad Pitt et d’autres grands noms du cinéma américains. On le retrouve comme la voix officielle de D8. Notre rencontre avec un véritable caméléon.

Bonjour Jean-Pierre, tout d’abord merci à toi de nous avoir accordé cet entretien. Pour nos lecteurs qui connaissent ta voix, mais qui ignorent ton activité peux-tu te présenter :

Jean-Pierre : Après un bac scientifique et une première année à la fac de Dauphine en sciences Eco, j’ai décidé d’écouter mes envies profondes et j’ai tout lâché pour commencer le théâtre. J’ai passé la classe libre de Florent, le conservatoire national d’art dramatique, et après 5 ans d’études, je suis rentré en tant qu’élève, puis pensionnaire en enfin sociétaire à la comédie Française. J’ai depuis pratiqué mon métier partout où je le pouvais.

Avant de parler cinéma, évoquons ton passage à la Comédie-Française où tu as été sociétaire pendant pas moins de 17 ans. Dis-nous en plus sur cette expérience.

Jean-Pierre : C’est plus qu’une expérience, c’est ma famille. Passer 17 ans dans une entreprise ce n’est pas banal, mais passer 17 ans sur scène avec les mêmes personnes, les voir grandir, évoluer, vivre et partager des émotions, des aventures et des amitiés pleines, cela vous forme artistiquement, culturellement, intellectuellement et cela vous permet de vous connaitre. J’ai vécu des émotions théâtrales que je ne retrouverai jamais mais j’y ai été pleinement heureux. L’âge venu, il faut savoir quitter le nid, c’est ce que j’ai fait.

Tu as aussi une carrière théâtrale extrêmement riche, on compte de nombreuses pièces partagées avec entre autres Françoise Seigner, Francis Huster, Philippe Torreton ou encore Samuel Le Bihan. Quel est ton meilleur souvenir sur les planches ?

Jean-Pierre : Impossible à dire puisque beaucoup de spectacles m’ont apporté des choses différentes. Les rencontres que j’ai faite sont plus importantes que les spectacles en eux même. J’ai rencontré des metteurs en scène passionnants, intelligents, d’autres creux comme des huitres. J’ai travaillé avec des techniciens fabuleux et d’un grand professionnalisme. Je pourrai citer plusieurs spectacles mais ce ne serait pas faire honneur à ceux que j’oublie sur le moment.

Il me semble que tu as fait pendant un temps de l’audiodescription, peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

Jean-Pierre : J’ai été un des pionniers sur ce nouvel outil de travail pour les comédiens. Cela demande beaucoup de concentration et de travail. Malheureusement cela compte peu pour les chaines et les tarifs proposés par la suite sont devenus juste déconnectés de la somme de travail que cela représente si on veut le faire bien. Du coup je n’en fais plus.

Tu as incarné Marc Venturi, chef au RIS dans la série R.I.S Police scientifique, quels souvenirs gardes-tu de cette expérience ?

Jean-Pierre : Encore une autre famille. J’avais très peu tourné lorsque l’on m’a proposé ce rôle et je venais de quitter la comédie française. Un premier rôle sur la plus grande chaine d’Europe cela ne se refuse pas. Surtout quand ce rôle apporte de quoi faire naitre une véritable histoire passionnante. Mais au bout de deux saisons l’aventure a tourné court, la chaine ne sachant plus comment développer ce personnage différemment. La encore j’y ai appris une autre face de mon métier et j’y ai rencontré des gens passionnants. J’attends avec impatience l’occasion de retrouver un autre beau personnage de série comme celui-ci.

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Passons à ta voxographie qui est tout simplement impressionnante, il est impossible de citer tous les rôles que tu as joué pour le cinéma et la télévision. Tu es la voix française officielle de Brad Pitt depuis 1997 avec « Ennemis Rapprochés », comment se sont déroulés les essais ?

Jean-Pierre : Je ne suis la voix officielle de personne. Je n’ai aucun contrat qui me lie a Brad Pitt ou à Jude Law ni aux autres. J’ai passé les essais mais Brad Pitt n’était pas la star qu’il est devenu aujourd’hui et les distributeurs faisaient totalement confiance aux sociétés de doublage pour faire leur casting. J’ai été pris et ça a été le début d’une belle histoire.

Éric Herson-Macarel (Ndlr : VF de Daniel Craig) a fait un excellent travail pour le doublage de Brad Pitt dans Fight Club. On se demande tout de même à quoi aurait pu ressembler ta version de Tyler Durden. Regrettes-tu de ne pas avoir participé au doublage du film ?

Jean-Pierre : Oui, surtout que j’ai enregistré la bande annonce pour faire le film juste après. Mais certains en ont décidé autrement et je ne sais toujours pas pourquoi.

La bande-annonce française avec la voix de Jean-Pierre Michael.

Nous savons que l’idylle entre Angelina Jolie et Brad Pitt est née en 2005 sur le plateau de Mr. et Mrs. Smith. A l’écran, nous voyons que la romance entre les deux personnages dépasse la fiction et que le film n’est ni plus ni moins que la naissance du couple Brangelina. Lors de vos sessions d’enregistrements avec Françoise Cadol, il s’agissait encore de rumeur, mais avez-vous senti cette complicité entre les deux acteurs et avez-vous adapté votre jeu en fonction ?

Jean-Pierre : La rumeur était en effet prégnante à l’époque, mais notre jeu s’adapte à ce qui se passe à l’écran, pas à ce qui se dit. Nous avons suivi le film et les acteurs sans penser à ce qu’ils vivaient. cela ne regardent qu’eux.

Quel(s) personnage(s) de Brad Pitt as-tu le plus apprécié jouer ?

Jean-Pierre : J’ai adoré Meet Joe Black, pour cette naïveté magique qu’il amène. Benjamin Button aussi pour le voyage vocal que cela m’a proposé. Chaque film avec lui est une surprise. C’est un grand acteur et ses choix sont toujours pertinents pour ne pas dire risqués. Mais toujours payant.

Tu es aussi la voix régulière en alternance des acteurs Timothy Olyphant, Keanu Reeves, Jude Law, Ethan Hawke, Ben Affleck, Michael Fassbender et plein d’autres. Tu as également prêté ta voix à Johnny Depp. C’est impressionnant le nombre de personnages que tu as joué.

Jean-Pierre : J’avoue en regardant tous les noms que vous me citez que je suis très gâté. Ce ne sont pas seulement des stars ou des beaux gosses. Ce sont surtout des acteurs magnifique et c’est tellement plus gratifiant et facile de doubler un bon acteur !

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Comment ne pas évoquer America Psycho (2000). Tu as doublé Christian Bale dans deux autres films American Bluff (2013) et Les Brasiers de la Colère (2013), notre question porte sur le premier film cité. Comment se glisse-t-on dans la peau de Patrick Bateman ?

Jean-Pierre : J’ai adoré cette rencontre. Ce sadisme tellement violent, qui est un reflet de la violence de notre société, était magnifique à jouer.

Avec Matrix Reloaded, les studios étaient en pleine parano suite à l’attente suscité par le film qui rappelons-le bénéficiait d’une sortie mondiale. Raconte-nous les conditions de travail des sessions d’enregistrements.

Jean-Pierre : Le succès du premier MATRIX a surpris tout le monde je crois. Et la parano est en effet passé du stade normal à exacerbé. A un tel point que nous avons enregistré avec un écran noir et des volets sur la bouche des personnages qui parlaient à l’écran, nous n’avions droit qu’aux dialogues enregistré et nous ne comprenions rien de ce qui se passait. Pas très drôle comme aventure.

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On a particulièrement apprécié ton travail sur la voix de Michael Fassbender. L’acteur qui incarne le jeune Erik « Magento » Lehnsherr dans les derniers X-Men porte clairement les films sur ses épaules. Pour t’imprégner du rôle, as-tu regardé les films précédents et écouté le travail de Bernard Dhéran lorsqu’il doublait Ian McKellen ?

Jean-Pierre : Pas du tout. Je n’ai pas vu les X-Men et je ne suis pas particulièrement fan du genre. Mais là encore les comédiens m’intéressent plus que les films eux mêmes.

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On reste dans les comics, tu as également prêté ta voix à Karl Urban dans l’excellent Dredd, qui malheureusement n’est pas passé par nos salles. Comment as-tu travaillé sur la voix du Juge Dredd ?

Jean-Pierre : Le problème de ce genre de personnage est qu’ils peuvent devenir très robotique et sans émotion. Hors cela dissocie le spectateur de l’histoire, donc il faut trouver un juste milieu entre la machine et l’humain derrière. Karl Urban m’a offert de quoi faire. Il fallait juste trouver des graves plus autoritaires que d’habitude.

C’est Boris Rehlinger qui prêtera sa voix à Ben Affleck dans Batman v Superman : L’Aube de la Justice. Si on te proposait le rôle, quel modification ferais-tu sur la voix ?

Jean-Pierre : Aucune, je suivrais Ben Affleck comme je l’ai toujours fait. Il ne faut pas travestir les voix originales.

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Du côtés des séries télévisées, hormis Timothy Olyphant (Justified) on te retrouve au casting vocal de deux autres séries phares. Tu prêtes ta voix à Damian Lewis dans Homeland et Jim Caviezel dans Person of Interest qui fait les beaux jours de TF1. Quelles sont les différences majeures dans ton jeu pour ces deux acteurs ?

Jean-Pierre : Caviezel est un acteur avec une voix très douce pour ne pas dire molle en VO. j’avais commencé par suivre ce timbre mais TF1 préférait une voix plus métallique. Plus proche de celle d’un James Bond, j’ai donc poussé mes graves afin de rentrer dans son physique.

On te retrouve au casting vocal d’Évasion avec Alain Dorval et Daniel Beretta respectivement les voix de Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger. As-tu des anecdotes sur les sessions d’enregistrements avec ces deux voix mythiques ?

Jean-Pierre : Malheureusement nous avons enregistré séparément.

Tu es l’une des voix françaises les plus emblématiques, tu es arrivé après les Patrick Poivey, Alain Dorval, Daniel Beretta etc. nous avons remarqués qu’il y a de moins en moins de voix marquantes, chez les plus jeunes, nous avons Adrien Antoine qui se démarque. A quoi est-ce du ?

Jean-Pierre : Je ne vais pas être gentil mais le doublage est une technique qui nécessite des comédiens avec tout ce que cela représente de travail et d’expérience et de souplesse. Aujourd’hui, je trouve les formations de comédiens très succinctes et certains sont plus des techniciens que des artistes. Du coup les voix sont en place mais l’émotion n’est plus ou très peu. Un comédien en VO est une somme de petites finesses de jeu qu’il faut essayer de retranscrire. Aujourd’hui beaucoup se contente – parce qu’ils n’ont pas les moyens ni la formation pour faire plus – de lire en place avec deux ou trois émotions techniques. C’est-ce qui manque ensuite à l’écoute. Des émotions…

Te considères-tu comme chanceux de prêter ta voix à des comédiens qui ne restent pas dans leur zone de confort, mais au contraire qui prennent des risques dans leurs choix ?

Jean-Pierre : Plus que ça ! Je suis heureux de pouvoir prêter ma voix à tous ces grands comédiens. c’est un vrai cadeau !

Parmi tous les acteurs à qui tu prêtes ta voix, quel est celui dont tu te sens le plus proche ?

Jean-Pierre : Brad Pitt assurément. Damian Lewis aussi. Et je trouve chez chacun des points d’appui et de rencontre artistique qui me permettent de les suivre.

Le doublage est une facette du métier de comédien, malheureusement elle reste dans l’ombre. Pour nous, il serait logique que vos noms apparaissent en dessous ou à côté du nom de l’acteur original. Penses-tu que les choses vont évoluer ?

Jean-Pierre : Ça n’est pas en mon pouvoir mais il fut une époque ou faire du doublage était une honte pour les acteurs. et personne ne s’en vantait. Aujourd’hui tout le monde en rêve. Les fans sont de plus en plus présent et le doublage devient un élément important pour un film. A mon avis la reconnaissance va se faire de plus en plus importante avec les nouvelles générations qui arrivent. Nous verrons ce que cela changera. Moi cela me semble logique et naturel. Cela responsabiliserait tout le monde.

C’est assez paradoxal, car on dit qu’un BON doublage est celui qui ne se remarque pas où le spectateur lambda ne se pose pas la question.

Jean-Pierre : En effet, un bon doublage est celui qui vous permet de regarder le film sans être gêné par les voix. Ensuite ces voix se marient plus ou moins bien avec l’image. L’imagination et l’émotion font le reste et marquent les spectateurs.

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On te retrouve également avec Françoise Cadol (Ndlr : la voix d’Angelina Jolie, Lara Croft jusqu’en 2010) au casting vocal du jeu Fahrenheit, pour lequel tu prêtes ta voix au personnage de Lucas Kane. Parle-nous de ta collaboration avec Quantic Dream, comment es-tu arrivé sur le projet et les anecdotes de doublage ?

Jean-Pierre : C’était il y a très longtemps. Je crois que Matrix était leur repère, c’est pour cette raison que j’ai fait le jeu. Nous n’avons pas retravaillé ensemble depuis je crois.

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Dernièrement, tu as doublé le héros de Watch Dogs, un jeu avec une thématique proche de Person of Interest. Penses-tu que ton travail sur la série à été décisif pour que l’on te propose le rôle ?

Jean-Pierre : Officiellement non, mais ceci dit les thèmes des histoires sont très proches. De la à dire que inconsciemment je correspondais à l’idée du personnage, je ne saurai le certifier. J’ai passé des essais et j’ai été pris. Est-ce a cause ou pas de POI, je n’en sais rien.

Pour résumer, nous avons un ancien sociétaire de la Comédie-Française avec une carrière théâtrale riche et variée, un acteur et une voix connue de tous par le cinéma, la radio, la télévision, la publicité et les jeux-vidéo. Est-il juste de dire que tu es un Caméléon (rires) ?

Jean-Pierre : Je m’efforce d’employer mon talent sous toutes ces formes. c’est-ce qui me permet de decouvrir et d’apprendre de nouvelles choses en permanence.

Tu te définis toi-même comme un « geek », tu utilises les nouvelles technologies pour la création artistique. Dernièrement, sur quoi as-tu travaillé ?

Jean-Pierre : Je viens de réaliser un court-métrage et j’en prépare un autre. J’utilise Shotpro sur ipad pour préparer mes plans, ainsi que d’autres applis pour faire mes cadres. j’utilise aussi de temps en temps « rehearsal » pour apprendre mes textes. Aujourd’hui je m’aperçois que mon téléphone me sert à faire 80 pour cent des choses que je faisais hier avec plein d’autres outils ou que je ne pouvais même pas rêver faire.

On sait que tu cherches à te diversifier autant que possible dans ton métier. Ton prochain défi pourrait être la performance capture pour un jeu-vidéo, serais-tu intéressé par ce type d’expérience ?

Jean-Pierre : pour essayer oui, mais avant tout je préfère travailler ce que je montre. Avatar a ses limites. Je préfère les rôles qui sortent de ma zone de confort mais qui demeurent humains.

Un mot sur tes prochains projets et ceux en cours ?

Jean-Pierre : Je viens de tourner dans un épisode de Joséphine Ange gardien qui devrait être diffusé le mois prochain. Je viens de terminer le doublage de Knock-Knock avec Keanu Reeves et celui de REGRESSION avec Ethan Hawke. J’attaque en octobre Le doublage de Wolf Hall avec Damian Lewis et celui du dernier film de Brad Pitt.

As-tu un message pour nos lecteurs et les fans ?

Jean-Pierre : Merci de votre fidélité et soyez nombreux à nous suivre et à suivre Eklecty-City.

Pour conclure : As-tu compris les délires de l’architecte dans Matrix (Rires) ?

Jean-Pierre : Bien sur. Mais je ne dirai rien. chacun son chemin.

Nous sommes arrivés à la fin, encore merci de t’être prêté au jeu d’une interview, à bientôt.

Propos recueillis par Thomas O. pour Eklecty-City.fr, qui remercie Jean-Pierre Michaël pour s’être prêté au jeu d’une interview.

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