Oliver Stone a trouvé, depuis sa rencontre avec Eward Snowden, l’opportunité de faire tourner son cinéma à plein régime.

Le réalisateur a en effet, depuis Platoon, toujours manifesté son obsession pour les mécanismes souterrains, ceux-là même qui font tourner le monde. Personnage sur mesure, Snowden incarne le fouilleur idéal, l’homme qui a vu de ses propres yeux les coulisses fantasmées par un réalisateur, qui n’a eu de cesse de les mettre en images comme un réseau de fleuves, de courants, qui constituerait une sorte de pouls du monde automatisé, une horlogerie suisse, indépendante de ses concepteurs humains.

Des rivières souterraines

On pense, dans Platoon justement, aux destins de ces jeunes hommes jetés en pâture par une nation invisible, pris dans un tourbillon de violence et de barbarie sur lequel ils n’ont aucune prise.

Wall Street 1&2 aussi, malgré sa propension à retranscrire le charisme prédateur de Michael Douglas, est encore plus percutant lorsqu’il s’agit de filmer la bourse elle-même, véritable fleuve de chiffres qui ne dort jamais, et dont les courtiers sont à la fois les dompteurs, et les esclaves.

Dans un autre registre, l’on pourrait citer l’Enfer du Dimanche, dans lequel le jeune quaterback interprété par Jamie Foxx, se retrouve propulsé dans l’arène médiatique de manière foudroyante et spectaculaire, modelé et digéré par un flux d’images en continu, qui manque de le déposséder de son âme.

Il est un peu question de tout ça en même temps dans Snowden. L’histoire d’un jeune patriote, dont le rêve est de servir son pays, à son échelle. Le jeune Edward s’engage dans l’armée, met toute sa ferveur et son énergie dans l’entraînement militaire intensif qui introduit le film, et qui finira par venir à bout de ses jambes, violemment fracturées, et qui l’invalideront à l’exercice militaire pour le restant de ses jours.

Passionné et talentueux dans les domaines de la programmation et du web, son obsession de servir le conduiront à briller aux tests d’aptitude nécessaires pour intégrer les services secrets. Jeune homme déterminé donc, pétri d’amour pour cette Amérique qu’il chérit avec une certaine naïveté, se retrouve de manière spectaculaire avalé par la baleine, et propulsé dans les entrailles d’un monstre dont il n’aurait jamais pu imaginer la constitution.

Ses aptitudes spectaculaires le mèneront à prendre, d’une part, connaissance de l’envers du décor, et d’autre part, à concevoir des programmes qui seront détournés de leur usage original, qui feront de lui et contre son gré, l’un des collaborateurs au fascisme moderne.

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Révélateur et définitif

En substance, la démocratisation d’internet à l’échelle mondiale signe le début d’une nouvelle ère pour les services secrets, leur permettant via tous les appareils connectés (ordinateurs, tablettes et autres smartphones) de mettre sur écoute tout un chacun, et de collecter des données personnelles sur chaque citoyen de la planète.

Toujours aussi précautionneux de retranscrire les faits dans une dimension à la fois encyclopédique et rigoureuse du moindre détail, Oliver Stone traite naturellement l’histoire de son personnage sur une vaste période, du moins sur tout ce qui lui permet d’alimenter la problématique soulevée.

Ici, la désillusion d’un jeune patriote se retrouvant malgré lui dans les coulisses d’un théâtre où il a toujours rêvé de jouer, mais dont l’invalidité à pouvoir être sous les projecteurs – son accident durant l’entraînement militaire – le pousse à s’installer derrière le rideau, à tirer les ficelles, très loin des planches médiatiques où l’actualité se joue.

A cet égard, Snowden se place à la fois comme révélateur, et comme conclusion définitive à une filmographie qui aura eu l’ambition d’autopsier l’Amérique entière, avec toujours ce même soupçon de machination secrète, et de dictature souterraine.

Révélateur car pour la première fois, Oliver Stone braque sa caméra sur un personnage réel, qui malgré lui, vérifie la thèse que le réalisateur développe et réactualise depuis plus de trente ans.

Conclusion définitive, car Edward Snowden incarne ce point de rencontre entre l’œuvre d’un cinéaste, qui n’aura eu de cesse de peindre sous diverses formes un monstre sans visage, et le témoignage d’un homme, dont le destin l’a conduit à voir le dit-monstre de ses propres yeux.

Autour de cette idée, la séquence la plus caractéristique et la plus virtuose – quand bien même flirte-t-elle, comme souvent chez Stone, avec une certaine laideur – filme radicalement le courant de l’espionnage mondial, cette matérialisation de l’immatériel, via la représentation en images de synthèse d’une arborescence de réseaux connectés. D’une simple intrusion à l’intérieur d’un ordinateur portable, de son subjectif même (par le biais de son œil, la web-cam), le système collecte, et trie en parallèle les informations personnelles, détecte la famille et les proches.
La représentation se poursuit et prend de la vitesse ; le faisceau bleu, matérialisant le flux de connexion (immatériel par essence), se déplace vers une profusion d’appareils connectés, comme une multitude de fenêtres sur le monde, filant comme des comètes dans le cosmos numérique. De ce split-screen de vues piratées, l’échelle s’agrandit davantage encore au rythme de la voix-off prononcée par Snowden, pour finalement s’élargir à la représentation de la planète, vision numérique d’une prison invisible recouvrant la matière. Enfin, le réseau tentaculaire devenu symbiote géant, conclue sa boucle en s’imprimant dans la rétine du pauvre Ed Snowden, contaminé par une information impensable.

Cette prise de conscience insoutenable, ce poids terrible, conduira souvent Snowden à une peur phobique de toutes ces machines qui ont des yeux, de l’appareil photo à la caméra intégrée aux ordinateurs. Mais surtout, on retiendra ces foudroyantes crises d’épilepsie qui dépossèdent à plusieurs reprises l’homme de son corps, et qui se révèlent absolument vertigineuses, une fois mises en perspective.

C’est qu’Oliver Stone met moins en scène l’épilepsie comme une pathologie médicale, que comme l’intrusion d’une trop grande quantité d’images dans l’esprit de Snowden qui, comme un disque dur que l’on surchargerait, porte en sa conscience une information trop lourde à porter.

Il est intéressant de noter qu’il refusera par la suite de suivre un traitement qui préviendrait ces crises, remettant en cause les effets de somnolence qu’ils entraînent. Concrètement, et au delà d’un discours sur un homme qui travaille dur, et qui doit toujours être en possession de l’intégralité de ses capacités cognitives, il réside l’idée que Snowden oppose une résistance forcenée, à un système qui cherche par tous les moyens à l’endormir, en échange d’un confort de vie supplémentaire.

Dans cette même lancée, ses supérieurs passeront leur temps à tenter de l’apprivoiser, le baladeront d’un point à l’autre du globe sur des contrats et des salaires de plus en plus conséquents, afin de contenir cet esprit génialement curieux, qui fait de lui un élément à la fois dangereux, et indispensable.

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Le subconscient en images

Oliver Stone, lui aussi, fait preuve de génie lorsqu’il s’agit de raconter l’esprit par l’image.

Contraint de s’enfermer entre quatre murs dans une chambre d’hôtel à Hong Kong, mais fondamentalement persécuté par tout ce qui s’étend au delà de cette frontière, le filmage de Snowden est méticuleusement articulé autour du rapport qu’entretient le personnage éponyme avec le monde.

L’entraînement militaire du début, qui naturellement implique un filmage au plus près des corps et de la terre, se trouve soudainement parasité par un travelling aérien filmé en caméra infrarouge, évoquant l’observation impassible et perpétuelle d’un œil invisible, appuyée par le rendu glacé et quasi-spectral inhérent à ce procédé d’image.

Un peu plus tard, lors de sa première rencontre avec Lindsay Mills, qui deviendra sa compagne, tout l’espace se retrouve comprimé et excessivement flou, filmé en focale très longue, réduisant la profondeur de champs à la matérialité de ces deux corps qui s’apprivoisent. Les moments agréables que partage Snowden avec elle sont d’ailleurs souvent amenés de cette manière, comme une brève parenthèse paradisiaque, loin du monde, hors du temps, pour un homme qui par ailleurs souffre de trop voir.

Enfin, un plan nocturne, magnifique, dans lequel Edward Snowden s’adresse aux journalistes dans sa chambre d’hôtel, ainsi qu’à la documentariste qui filmera tout l’entretien, dos à une fenêtre donnant sur un grand immeuble, découpé par des dizaines de fenêtres illuminées.
Tout ce que raconte le film est contenu dans cet instant ; tandis que Snowden tente de partager un peu de son fardeau avec le reste du monde, l’arrière-plan et ses ouvertures lumineuses semblent écrasés contre sa silhouette, faire corps avec lui. A ce moment précis, il ne les voit pas, n’a pas besoin de les voir d’ailleurs, car il porte en son sein la conscience et la sensation du monde.
D’une certaine façon, Stone a délivré l’antithèse au voyeur campé par James Stewart dans Fenêtre sur Cour, pour qui le désir de pénétrer incognito dans l’espace inaccessible, ne l’en éloignait que toujours davantage, le plongeant dans un espace fantasmé.

Métamorphose plurielle

Joseph Gordon Levitt enfin, parlons-en un peu, est très impressionnant dans son penchant avoué pour le transformisme.

Cette gêne que l’on a parfois, de voir un acteur singer le rôle derrière un costume, s’efface complètement derrière les lunettes de Snowden, pour ne laisser qu’exister le personnage, seul.
D’ailleurs le film se révèle à son terme littéral à ce sujet, et propose l’une des plus belles métamorphoses qu’on ait pu voir au cinéma depuis longtemps.

C’est en effet au détour d’un travelling, que le visage de Levitt laisse place à celui de Snowden en chair et en os. Derrière ce plan se révèle cette double idée magnifique et doublement définitive.

D’une part, celle que Levitt est devenu grand au point de faire disparaître sa chair derrière le personnage.
D’autre part, la métamorphose du cinéma d’Oliver Stone, au terme d’une filmographie plurielle, mais dont chaque œuvre est connectée à l’autre comme un même grand fleuve, un seul courant, une seule obsession ; celle du réel.

Ce flux trouve son terme par delà les frontières de la fiction, sur ce gros plan du véritable Edward Snowden. Cet homme qui d’ailleurs concentre, derrière ses petits yeux enfantins, la conscience et la pulsation du monde.

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