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L’exception culturelle face aux pressions politiques et financières

Le 7e art français traverse une période de turbulences entre réformes politiques, fiscalité alourdie et géants du streaming.

La culture et l’université partagent une même force, celle de développer l’esprit critique et de donner à chacun les moyens de penser par lui-même. Cette émancipation intellectuelle explique la défiance de l’extrême droite envers le savoir et la création cinématographique. En cherchant à réduire les financements du public ou à contester l’indépendance académique, l’objectif reste identique, affaiblir la contestation pour imposer une pensée unifiée.

Une filière sous la double pression de la politique et des taxes

Pour le cinéma français, le danger prend aujourd’hui la forme d’un piège à deux visages : d’un côté, une menace politique d’extrême droite visant la disparition des fonds publics ; de l’autre, une mesure fiscale du gouvernement actuel qui pousse le principal financeur privé à la riposte.

C’est ce double choc financier que dénoncent plus de 170 personnalités de la réalisation, dont Jacques Audiard, Justine Triet, les frères Dardenne, Costa-Gavras, Michel Hazanavicius, Julia Ducournau, Claire Denis, Mati Diop ou Agnès Jaoui, dans une lettre ouverte publiée par Le Monde. Selon leurs estimations, ces attaques conjuguées pourraient entraîner la disparition de 400 longs métrages nationaux sur cinq ans.

Les cinéastes réclament une intervention législative pour protéger le système de financement :

« À l’heure où la souveraineté culturelle est unanimement célébrée dans le discours public, le nouveau projet de budget risque de provoquer une disparition sans précédent du cinéma français de nos écrans. Se battre pour préserver le travail du CNC, pour rétablir le financement de l’audiovisuel public ou pour maintenir un taux de TVA réduit pour l’ensemble des industries culturelles, c’est défendre un système et un principe qui soutiennent depuis des années une culture vivante et dynamique en France. »

Le bras de fer fiscal entre l’État et le groupe Canal+

Si Canal+ partage une proximité idéologique avec la ligne conservatrice par l’intermédiaire de son actionnaire principal, les réalités financières reprennent le dessus dans ses relations avec le gouvernement. Le projet de loi de finances pour 2027 prévoit un doublement de la TVA sur les abonnements de télévision payante, passant de 10 % à 20 %. Cette mesure représenterait un surcoût annuel d’environ 200 millions d’euros pour le groupe privé.

En réponse à cette pression fiscale de l’État, le président de Canal+, Maxime Saada, a affirmé sur RTL que cette hausse annulerait l’accord quinquennal signé en juillet dernier. Ce texte prévoyait pourtant un investissement de près d’un milliard d’euros dans le cinéma français et européen entre 2028 et 2032. Canal+ utilise ainsi son rôle de premier bailleur privé comme un moyen de pression économique direct face aux décisions du gouvernement. Pour la création locale, la rupture de ce partenariat se traduirait par un manque à gagner immédiat de 750 millions d’euros sur cinq ans.

Ce manque à gagner privé s’ajouterait à des difficultés budgétaires déjà programmées : une baisse de 47 millions d’euros des concours publics à France Télévisions en 2027, une coupe équivalente sur les subventions, et des réflexions parlementaires destinées à ponctionner les réserves du CNC pour renflouer le budget de l’État.

La menace politique du RN sur le modèle public

En parallèle de cette crise fiscale avec le privé, le programme du Rassemblement National pour le premier tour de la présidentielle du 18 avril 2027 menace d’anéantir le second pilier du cinéma : le financement public. Le parti dirigé par Marine Le Pen et Jordan Bardella propose le démantèlement du CNC, la privatisation de la télévision publique et une coupe de 3,5 milliards d’euros dans le budget de l’audiovisuel public d’ici 2028 (soit une réduction de plus de 90 %), en ne conservant que quelques chaînes comme Arte ou Franceinfo.

Responsable du cinéma et des séries internationales à France Télévisions, Manuel Alduy a exprimé ses craintes dans un message adressé à Variety :

« Il n’y aura plus d’investissement de la télévision publique dans les longs métrages français. Et comme il n’y a pas assez de films pour la télévision commerciale gratuite, il y aura moins de films français produits et un financement appauvri du cinéma français. »

L’audiovisuel public investit chaque année plus de 60 millions d’euros dans le préfinancement de plus de 60 films, orientant près d’un tiers de ces sommes vers des premiers ou deuxièmes longs métrages que les chaînes commerciales comme TF1 ou M6 refusent de financer.

Ce retrait affaiblirait également ce modèle d’exception culturelle envié à l’international et le rayonnement de la création. Lors de la dernière édition du Festival de Cannes, 81 % des films présentés en première mondiale au sein de la sélection officielle bénéficiaient de financements français. La télévision publique cofinançait sept films de la compétition officielle (dont Jeanne Herry’s « Another Day » avec Adèle Exarchopoulos, Fjord de Cristian Mungiu, All of a Sudden de Ryūsuke Hamaguchi et Paper Tiger de James Gray), tandis que le CNC apportait son soutien à 69 films grâce à la taxe prélevée sur la billetterie, un mécanisme d’autofinancement qui démonte le mensonge habituel de l’extrême droite prétendant que le cinéma vit des impôts des Français.

L’essor des plateformes et le risque de standardisation

Prise en tenaille entre les coupes du public et les répercussions des taxes sur le privé, la création française fait face à l’essor des géants américains du streaming. En 2025, Netflix est devenu le premier financeur privé de la production locale avec 308 millions d’euros injectés. Même si France Télévisions est resté le premier soutien financier global cette année-là (avec 476 millions d’euros investis entre le cinéma et la télévision), les projections indiquent que Netflix pourrait dépasser le groupe public d’ici 2030.

Cette poussée s’accompagne de demandes de plafonnement de leurs obligations d’investissement de la part des plateformes, tandis que la chronologie des médias empêche les coproductions de longs métrages avec la SVOD. La lettre ouverte des cinéastes alerte sur les conséquences artistiques de cette mutation :

« Les plateformes de streaming, principalement américaines, imposent une standardisation sans précédent des contenus. Affaiblir notre cinéma, c’est appauvrir notre identité française et européenne. »

Les prochains mois de débats budgétaires et l’échéance électorale s’annoncent ainsi décisifs pour la survie de la création indépendante et de l’exception culturelle française.

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La Rédaction
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