Le dossier de presse présente Kill Your Friends, le film d’Owen Harris avec Nicholas Hoult comme suit :

« Londres 1997 : les groupes pop comme Blur, Oasis et Radio Head règnent en maître sur les ondes. Steven Stelfox, 27 ans, producteur de musique et chasseur de talents, écrase tout sur son chemin. Poussé par la cupidité, son ambition et une quantité inhumaine de drogues, il recherche le prochain tuve. C’est l’époque d’un business où les carrières se font et se défont.
A mesure que les tubes se font plus rares il tente désespérément de sauver sa carrière… »

Derrière cette chronique, qui sur le papier pourrait ressembler à un Loup de Wallstreet muté chez EMI, il y a John Niven, auteur du livre Kill Your Friends et de son adaptation pour l’écran ; John qui à lui même vécu la vie de Steven Stelfox et de son entourage.
Dix ans dans l’industrie du disque lui auront permis d’accoucher d’un matériau sans concession, brûlot destructeur d’une industrie pleine de requins, de camés et de yuppies dont l’intérêt pour l’art se limite à son poids en pognon ou cocaïne. Ceux qui choisissent ce que vous écouterez et qui rythmera votre vie, ne sont que d’immondes arrivistes sans aucune morale ni aucun goût pour la musique. Et John Niven est là pour vous en parler.

Des prolo de Trainspotting aux yuppies de Kill Your Friends

Le style de John Niven – à l’instar d’Irvine Welsh, auteur de Trainspotting adapté par Boyle – est la première chose qui dégueule de l’écran, avant même la personnalité du réalisateur. Devant de tels auteurs, dont les livres marquent un repère générationnel, peut-il vraiment en être autrement ?
Dans le Trainspotting de Welsh, les années 80 sont hantées par des prolétaires dont le vice est la drogue. Vingt ans plus tard, la drogue est le moindre des vices des protagonistes de Kill Your Friends. Exit les prolos camés, bonjour les yuppies cokés. Deux visions d’une société viciée, amorale et malade où la drogue et la cupidité jouent un rôle central dans les rapports sociaux entre les protagonistes. Dès lors, il est particulièrement difficile de ne pas lier les deux œuvres.

Loin des bas-fonds d’Édimbourg, John Niven et son complice Owen Harris dépeignent le marché de la musique et ses acteurs à l’aube de l’an 2000 ; juste avant que tous ces yuppies ne se prennent les pieds dans l’élastique de leur slips et soient rattrapés par leur incompétence (émergence d’artistes véritablement indépendants, plate-formes de téléchargements légales ou non qui court-circuitent l’impact des maisons de disques, etc.). Londres, la capitale de la culture rock indé en cette fin de millénaire, y est dépeinte comme une Babylone moderne où la musique n’est qu’une devise qui s’échange à grand renfort de deals signés à la hâte et de préférence sous influence.

Laissez moi vous raconter une histoire

A l’instar de Trainspotting, la narration viscérale de Niven n’hésite jamais à prendre à parti le spectateur pour fragiliser le quatrième mur et nous rendre complices de yuppies poudrés jusqu’aux yeux. De la même façon dont nous sommes complices de ceux qui forgent le succès de rappeurs analphabètes, de stars juvéniles demeurées ou d’autres chanteuses lexicalement limitées.
La technique est magnifiquement maîtrisée : les monologues acides de Niven sont sublimés par les recadrages d’Harris. Dans ces instants où Steven Stelfox s’adresse directement à nous, la réalisation déplace le regard du spectateur jusqu’à l’intégrer dans le film – comme si le personnage nous prenait soudain par la main pour nous guider dans ce charnier.

A ces apartés qui contribuent à accroître l’impact de la narration décalée de Niven, s’ajoute une réalisation sauvage et bruyante. Steven Stelfox entraîne la caméra dans son sillage, comme une météorite dont l’attraction entraînerait tout sur son passage. Tout y passe, drogue, meurtre, manipulation, dépression… Jamais la réalisation ne flanche, la caméra toujours mobile reflète le dynamisme et l’absence de scrupule de Stelfox. Quitte à laisser le spectateur pantelant en fin de séance.

British humor

Un portrait pas bien reluisant, voir détestable. Et pourtant – oui, comme Trainspotting – tout le génie de Kill Your Friends réside dans l’attachement que nous avons à son personnage amoral grâce à son humour à froid, voire carrément glaçant. Ce n’est pas parce que Stelfox est badass (sic), qu’il est beau ou qu’il a du succès que le spectateur s’attache à lui. Non. C’est uniquement parce qu’il est clairvoyant et qu’il nous apporte un regard décalé mais pertinent sur un monde d’affranchis. Maintes fois tenté, rarement réussi, cette acrobatie réussit particulièrement à Kill Your Friends.

Pour ceux qui en douteraient encore, l’humour anglais est ce que l’Europe a fait de mieux depuis que Desproges est mort et qu’Audiard père à pris sa retraite. Et ce ne sont pas les productions cinématographiques françaises de l’année 2015 qui me contrediront…

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