Entretien exclusif autour de The Opera! en compagnie de ses têtes d’affiche Mariam Battistelli, Valentino Buzza et Caterina Murino.
Et si le mythe d’Orphée se jouait aujourd’hui dans un hôtel de luxe aux portes des Enfers, habillé par Dolce & Gabbana et façonné en images de synthèse ? C’est le pari fou de The Opera!, une fresque visuelle et musicale de 11 millions d’euros réalisée par Davide Livermore et Paolo Gep Cucco.
Pour explorer les coulisses de cet ovni cinématographique, Eklecty-City a tendu le micro à trois de ses têtes d’affiche : la soprano Mariam Battistelli, habituée des plus grandes scènes lyriques internationales, le ténor Valentino Buzza, qui incarne Orphée et signe ici sa première expérience cinématographique, et l’actrice Caterina Murino, connue notamment du public international pour Casino Royale, où elle interprétait la James Bond girl Solange. Entre vertige des plateaux virtuels, mariage pop-opéra et casting choral XXL, ils nous racontent de l’intérieur cette aventure artistique totale.
Réinventer un mythe millénaire
S’attaquer à l’un des mythes fondateurs les plus célèbres de l’histoire de la musique exigeait une sacrée dose d’audace. Pourtant, loin de se laisser écraser par le poids des traditions de Claudio Monteverdi ou de Christoph Willibald Gluck, les interprètes de The Opera! ont choisi d’aborder ces personnages universels avec une humanité désarmante.
Pour Valentino Buzza, le défi est d’une autre nature : faire entrer un personnage mythologique dans une sensibilité contemporaine. Le ténor, qui a notamment travaillé avec Riccardo Chailly, Zubin Mehta et Plácido Domingo, découvre ici pour la première fois le cinéma. Face à un personnage aussi chargé d’histoire qu’Orphée, la question était donc de savoir comment lui insuffler une sensibilité profondément contemporaine :
« J’ai essayé d’aborder ce rôle de la manière la plus simple possible, c’est-à-dire comme j’aurais moi-même affronté, dans ma vie, une situation telle que celle à laquelle Orphée est confronté dans le film, en me donnant à fond, avec les fragilités et les limites qui caractérisent tout être humain, comme le souligne justement ce mythe. »
Un sentiment de liberté partagé par Mariam Battistelli. Habituée des plus grandes scènes lyriques internationales, notamment à La Scala de Milan, au Staatsoper de Vienne ou à La Fenice de Venise, la soprano s’est glissée dans les habits d’une Eurydice contemporaine avec une grande curiosité. Nous avons voulu savoir ce qui l’avait poussée à accepter un projet aussi hybride, à la croisée de l’opéra et du cinéma :
« Ce qui m’a attirée tout de suite, c’est justement le fait que ce projet ne ressemblait à rien de ce que j’avais fait auparavant. Je viens de l’opéra, c’est mon univers, mais j’ai toujours été très curieuse de voir ce qui peut se passer quand on le fait dialoguer avec d’autres formes artistiques. Et Eurydice, évidemment, c’est un personnage qui porte déjà une histoire tellement forte. La retrouver dans un univers aussi contemporain m’a donné énormément de liberté. »
Mais les chemins du mythe réservent parfois de jolies surprises, comme en témoigne Caterina Murino. Forte d’une carrière cinématographique internationale, notamment marquée par Casino Royale, l’actrice connaissait déjà Davide Livermore et Paolo Gep Cucco. Alors que les réalisateurs lui destinaient initialement le rôle de Hope (l’Espoir), leur choix a finalement évolué au fil des discussions :
« Au début, ils m’avaient proposé le rôle de Hope, l’Espoir, et je m’étais vraiment projetée dans ce personnage. Puis, au fil de nos rendez-vous, ils m’ont finalement annoncé qu’ils me voyaient plutôt dans le rôle de la Concierge. J’avoue avoir été extrêmement déçue sur le moment, au point de dire à Davide qu’ils feraient peut-être le film sans moi ! Mais il a insisté pour que j’accepte le rôle. Heureusement que je l’ai écouté, parce qu’en découvrant ensuite le personnage et le film, j’ai compris que la Concierge était finalement exactement le rôle qui me correspondait. »
Quand l’opéra épouse la pop culture
Faire cohabiter la rigueur absolue du chant lyrique avec l’énergie d’une fresque pop et visuelle moderne relevait du pari audacieux. Pourtant, pour les artistes, cette hybridation s’est imposée comme une évidence créative.
Pour Valentino Buzza, la musique ne s’embarrasse pas de barrières :
« Il m’a semblé tout à fait naturel d’allier opéra et pop. Quand on fait de la musique et qu’on essaie de créer un projet comme celui-ci, il n’y a pas de limites ; au contraire, très souvent, de véritables « MIRACLES » en découlent, comme ce fut le cas pour ce film. »
Un pont entre les mondes que Mariam Battistelli voit également comme une formidable opportunité de transmission et de démocratisation :
« J’aime beaucoup l’idée de pouvoir faire découvrir l’opéra autrement. Quelqu’un peut aller voir ce film pour son univers visuel, pour les acteurs, pour le cinéma… et se retrouver tout à coup face à une voix lyrique ou à une musique qu’il n’aurait peut-être jamais écoutée autrement. Je trouve ça assez beau. »
Cette esthétique tranchée se retrouve jusque dans la composition des personnages, à l’image de la redoutable gardienne du vestibule des enfers. Pour façonner cette silhouette glaciale, Caterina Murino a puisé dans des inspirations aussi inattendues que sophistiquées :
« Pour construire la Concierge, je me suis inspirée d’une actrice anglaise dont j’aimais beaucoup l’élégance et la sophistication : Margo Leadbetter. Je voulais lui donner quelque chose de très posé, presque snob, avec une manière de parler et de se tenir qui la place au-dessus de tout le monde. La Concierge n’appartient finalement plus vraiment à l’humanité : elle est au-delà de la douleur, de l’amour ou de la fragilité humaine. Elle accueille des âmes désespérées qui, pour certaines, n’ont même pas encore compris qu’elles sont mortes. Il fallait donc surtout éviter de lui donner trop de compassion, car la compassion aurait déjà été un sentiment trop humain. J’ai cherché au contraire une forme de froideur et de détachement absolu, comme si elle observait les émotions humaines depuis très loin. »
Jouer au cœur de l’Unreal Engine
C’est l’un des aspects les plus novateurs de la production : The Opera! a été tourné presque entièrement dans les studios Prodea LED de Turin, au cœur d’un dispositif à 360° propulsé par le moteur de rendu 3D Unreal Engine. Un dispositif qui a imposé aux artistes un tout autre rapport au jeu et à l’espace.
Pour Mariam Battistelli, ce tournage a d’abord exigé de redéfinir son jeu entre les codes de la scène et ceux de la caméra, avant de s’adapter au vide numérique. Comment trouver le juste équilibre entre la puissance du jeu lyrique et la précision de la caméra ? La soprano nous raconte cette adaptation :
« C’était vraiment un nouvel exercice pour moi. À l’opéra, on apprend à projeter : pas seulement la voix, mais aussi les émotions et le geste, parce qu’il faut atteindre quelqu’un qui peut être assis très loin de vous. Au cinéma, c’est presque l’inverse. La caméra est tellement proche qu’elle voit tout. On peut parfois raconter beaucoup plus avec un regard qu’avec un grand geste. J’ai donc dû trouver cet équilibre : garder toute la vérité et l’intensité que demande l’opéra, mais apprendre à les concentrer. Et j’ai adoré ça. Je crois même que cette expérience m’a appris des choses sur ma manière d’être sur scène ensuite. »
Elle ajoute : « Au début, c’est assez étrange ! [rires] Parce qu’il faut accepter que tout ce que voit Eurydice n’existe pas forcément physiquement devant vous. Mais finalement, ce n’est pas si éloigné de l’opéra. Sur scène aussi, on passe notre vie à croire profondément à des situations qui ne sont pas réelles. Il faut simplement faire fonctionner son imagination. Sur ce tournage, c’était encore plus extrême : il fallait parfois construire tout un monde dans sa tête et y croire complètement. Et ensuite, quand j’ai vu ce que cet univers devenait à l’image, j’ai compris toute la puissance de cette technologie. C’était assez incroyable. »
Parmi les souvenirs marquants de cette aventure, la soprano garde d’ailleurs une image très forte : « Je crois que je garderai longtemps en mémoire une scène tournée dans l’eau. Je ne peux évidemment pas raconter pourquoi ni ce qui s’y passe – sinon je vais commencer à spoiler le film ! – mais c’était une expérience très particulière, physiquement et émotionnellement, et certainement l’un des moments du tournage qui m’est resté le plus. »
Un avis partagé par Valentino Buzza, qui voit dans ce décor virtuel un formidable outil d’immersion pour le public, malgré le défi d’anticipation pour les comédiens :
« Le décor virtuel représente pour nous, les acteurs, un défi supplémentaire, car nous devons imaginer ce qui nous entoure, tout cela dans notre esprit ; mais pour les spectateurs, je pense que ce sera une immersion à 360° dans le mythe d’Orphée, sans qu’ils ressentent le manque d’un décor physique, d’autant plus que, personnellement, je trouve que ce mythe se prête très bien au décor virtuel. »
De son côté, Caterina Murino a surtout dû composer avec la rudesse matérielle de ce type de structure, forte d’une carrière internationale qui l’avait déjà habituée aux plateaux atypiques :
« Étonnamment, la technologie n’a pas été quelque chose de particulièrement difficile pour moi dans le jeu. Nous tournions dans un immense studio, un énorme hangar, donc l’expérience était évidemment très différente d’un tournage traditionnel dans des décors réels. Ce qui a été beaucoup plus compliqué, c’était notamment la chaleur, et j’ai même eu des problèmes aux yeux pendant près de deux mois à cause de la sécheresse sur le plateau. Mais concernant le jeu lui-même, je crois que ma carrière m’a beaucoup aidée. J’ai eu la chance de tourner dans des endroits extrêmement différents, parfois dans des conditions ou des univers assez inhabituels, aux quatre coins du monde. Toutes ces expériences apprennent à s’adapter très rapidement. Et puis je connaissais déjà très bien Davide, Gep et une grande partie de leur équipe. Cette confiance et cette familiarité m’ont permis de me sentir très à l’aise malgré cet environnement de tournage totalement nouveau. »
Une fresque chorale
Au-delà des innovations techniques et de la relecture des mythes, la grande force de The Opera! réside dans son casting choral, unissant des artistes de la scène lyrique et grands noms du cinéma international.
Pour Valentino Buzza, cette première incursion sur grand écran entouré d’une telle distribution a des airs de consécration. Entre les décors de l’Hôtel Hadès, la direction de Davide Livermore et Paolo Gep Cucco et le partage de l’affiche avec des acteurs venus du cinéma international, quel souvenir garde-t-il de cette expérience ?
« Pour moi, en tant que chanteur d’opéra, avoir pu partager ma première expérience cinématographique avec des acteurs de la scène internationale a été un rêve. Quand on a une telle opportunité, surtout en tant que protagoniste, on donne le meilleur de soi-même, notamment parce qu’on sait qu’on a une grande responsabilité, et je remercie les réalisateurs et mes fantastiques collègues d’avoir créé une ambiance familiale, qui m’a donné la possibilité de donner vie à Orphée. »
Un sentiment d’émerveillement partagé par Mariam Battistelli, qui a vu ses repères d’artiste basculer :
« Et puis, au-delà des scènes elles-mêmes, je me suis retrouvée à partager cette aventure avec des artistes que j’avais jusque-là l’habitude de voir à l’écran : Vincent Cassel, Caterina Murino, Rossy de Palma, Fanny Ardant… Pouvoir les rencontrer, les observer travailler et faire partie du même projet a été assez irréel par moments. Ce que je garde surtout de cette aventure, c’est d’avoir découvert un univers qui était nouveau pour moi, celui du cinéma, et d’avoir eu la chance de le faire aux côtés d’artistes que j’admirais et que j’avais jusque-là l’habitude de voir à l’écran. C’est une expérience que je n’oublierai pas. »
Sans oublier l’énergie précieuse insufflée par les réalisateurs Davide Livermore et Paolo Gep Cucco, que la soprano connaissait déjà :
« J’avais déjà eu la chance de travailler avec eux, alors les retrouver pour cette aventure a été un vrai plaisir. Leur énergie et surtout leur capacité à imaginer des univers qui nous emmènent toujours là où l’on ne s’attend pas forcément à aller rendent le travail avec eux toujours très stimulant. Et sur un projet aussi particulier que celui-ci, ça l’a été encore davantage. »
De son côté, Caterina Murino relie habilement cette aventure à son propre parcours iconique : « Je pense que tous les films et tous les personnages que nous incarnons nous ajoutent, d’une certaine manière, de nouvelles couches. Nous avançons avec tout ce bagage. Évidemment, Solange dans Casino Royale est très éloignée de la Concierge de The Opera!, mais vingt ans se sont écoulés entre ces deux personnages. Ce sont vingt années de rôles différents, d’expériences professionnelles, mais aussi vingt années d’expérience en tant qu’être humain. Tout cela m’a forcément enrichie et accompagne aujourd’hui ma manière d’aborder un personnage. Donc oui, quelque part, il y a probablement un peu de Solange dans la Concierge, comme il y a quelque chose de tous les autres personnages que j’ai interprétés. Je ne sais pas si ma Concierge deviendra à son tour une icône pop, mais je l’espère ! Et surtout, j’espère que The Opera! deviendra un film culte, parce que je trouve que c’est un film profondément bouleversant, autant par ses images que par sa musique, ses émotions et le message qu’il transmet au spectateur. »
Une véritable alchimie collective
Plus qu’une simple accumulation de talents, c’est une véritable alchimie collective qui s’est jouée sur le plateau. Pour Caterina Murino, c’est justement toute la richesse de cette distribution : « chacun, comédiens comme artistes lyriques, apporte sa personnalité, son univers et sa sensibilité à cette fresque, et c’est cette rencontre de talents très différents qui donne au film une partie de sa force. »
Caterina Murino cite notamment Vincent Cassel, dont elle salue la justesse dans le rôle de Caronte : « J’ai notamment trouvé l’idée de Vincent Cassel dans le rôle de Caronte absolument géniale. Il est parfait dans ce personnage, parce qu’il possède justement quelque chose qui rejoint la Concierge : cette forme de détachement vis-à-vis des sentiments et des préoccupations humaines. Il a parfaitement incarné ce regard presque divin sur les faiblesses de l’homme, avec cette distance et cette forme de moquerie face à l’amour, aux amoureux et à tous les problèmes de l’humanité. C’est évidemment un magnifique comédien, mais aussi un comédien intelligent, qui a parfaitement compris l’univers et ce dont parlait le film. »
Elle souligne également le rôle de Davide Livermore et Paolo Gep Cucco dans cette dynamique collective : « Tout cela a aussi été rendu possible par la direction de Davide et Gep. Plus largement, le tournage avait vraiment quelque chose d’une famille que l’on retrouvait, avec une équipe qui se connaissait déjà très bien et dans laquelle Rossy (de Palma) s’est merveilleusement intégrée. C’était une expérience incroyable. »
Pour les trois interprètes, cette aventure restera donc une expérience à part. Mariam Battistelli y a découvert une autre manière de travailler avec sa voix et son corps face à la caméra, Valentino Buzza a vécu sa première expérience cinématographique aux côtés de comédiens qu’il admirait, tandis que Caterina Murino a finalement trouvé dans la Concierge un personnage qu’elle n’avait pas imaginé incarner.
Tous trois ont surtout dû faire confiance à l’univers imaginé par Davide Livermore et Paolo Gep Cucco, jusqu’à évoluer dans des décors qui n’existaient pas physiquement autour d’eux. Une expérience à l’image de The Opera! : hybride, ambitieuse et résolument tournée vers la rencontre entre l’opéra, le cinéma et l’imaginaire.
The Opera! sort dans les salles françaises le 2 septembre 2026.
Interviews et propos recueillis par Thomas O. pour Eklecty-City.fr, qui remercient Mariam Battistelli, Valentino Buzza et Caterina Murino de s’être prêtés au jeu d’une interview. Crédits photos : Hediji Films France.













