Après avoir découvert les coulisses du tournage aux côtés des acteurs Mariam Battistelli, Valentino Buzza et Caterina Murino, Eklecty-City vous propose de découvrir l’envers de la création de The Opera! aux côtés de ses réalisateurs, Davide Livermore et Paolo Gep Cucco.
Metteurs en scène et directeurs artistiques, Davide Livermore – directeur du Teatro Nazionale de Gênes et habitué des scènes les plus prestigieuses, notamment La Scala – et Paolo Gep Cucco – directeur artistique de D-wok, spécialiste des grands spectacles multimédias – signent avec The Opera! un ovni cinématographique au budget de 11 millions d’euros. En unissant leurs forces, ils revisitent le mythe d’Orphée à travers la pop, la haute couture de Dolce & Gabbana et les technologies du plateau virtuel des studios Prodea LED, au croisement de l’opéra, du cinéma et des arts visuels.
D’une durée de 1 h 46, le long-métrage est coproduit par Rai Cinema et Showlab Production et distribué en France par Hediji Films France. Pensé comme une véritable œuvre hybride, The Opera! entend ainsi faire dialoguer la tradition lyrique avec les outils du cinéma contemporain, l’esthétique de la mode et les possibilités offertes par les technologies numériques.
Ils racontent, en exclusivité sur Eklecty-City, les choix artistiques qui ont donné naissance à cet Hôtel Hadès contemporain.
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« Orphée, c’est nous. On peut toucher au sublime et, trente secondes plus tard, être complètement ridicules. »
Orphée, un héros magnifique… et terriblement narcissique
Le point de départ du film est pour le moins singulier : un coup de feu en plein mariage, une Eurydice tuée par Pluton et non par un serpent, et un Orphée précipité dans un hôtel labyrinthique. Nous avons demandé aux deux réalisateurs comment était né ce pari de revisiter le mythe à la croisée de l’opéra, de la pop et du cinéma. Le choix d’Orphée n’a évidemment rien d’anodin pour deux metteurs en scène issus de l’univers lyrique. Avant même de devenir l’un des mythes les plus célèbres de la littérature et du cinéma, le personnage est intimement lié aux premiers pas de l’opéra. Du livret Euridice d’Ottavio Rinuccini, mis en musique par Jacopo Peri puis Giulio Caccini, à L’Orfeo de Claudio Monteverdi sur un livret d’Alessandro Striggio, le mythe accompagne la naissance de cette forme artistique.
« Au fond, on est partis d’un constat très simple : Orphée est là depuis le début. Vraiment depuis le début », expliquent-ils. « Les premiers grands livrets de l’histoire de l’opéra tournent déjà autour de lui : Euridice de Rinuccini, mise en musique par Caccini puis par Peri, puis L’Orfeo de Striggio et Monteverdi. Donc, si l’opéra avait un point zéro, Orphée ne serait vraiment pas loin. Et puis c’est quand même un personnage formidable : il y a la musique, l’amour, la mort… On a déjà presque tout. »
Plutôt que de livrer une relecture classique, Davide Livermore et Paolo Gep Cucco ont choisi de modifier les règles du mythe : « Nous, évidemment, on n’avait aucune envie de raconter le mythe gentiment. Alors on a changé les règles. Chez nous, Eurydice ne meurt pas à cause d’un serpent : c’est Pluton qui la tue. C’est tout de suite un peu moins bucolique. Et Orphée part la chercher dans les Enfers, qui chez nous deviennent un immense Grand Hotel Hades, à la fois sublime, inquiétant et franchement extravagant. Et pour traverser tout ça, on s’est offert quelques-uns des plus beaux airs d’opéra et certaines des musiques les plus bouleversantes jamais écrites. »
Le mythe d’Orphée possède également une longue histoire avec le septième art :
« Orphée appartient aussi beaucoup au cinéma. Cocteau l’a compris avec Orphée, Marcel Camus avec Orfeu Negro. Parce qu’au fond, ce mythe pose une question très simple : qu’est-ce qu’on fait de la mort quand on aime encore ? Et l’art est peut-être l’un des rares endroits où l’on peut essayer d’y répondre. Il y avait aussi autre chose qui nous passionnait : Orphée échoue. Et il échoue à cause de son ego. Ça, c’est merveilleux. »
Cette faiblesse, les réalisateurs l’ont théâtralisée à travers une épreuve inédite : « Dans notre film, Pluton lui propose une épreuve qui n’existe dans aucune version classique du mythe. Il lui dit en substance : « Tu vas chanter. Et si, à la fin de ton air, tu te souviens encore de la personne pour laquelle tu chantais, tu repars avec Eurydice. » C’est assez simple. Sauf qu’Orphée commence à chanter. Il est bon. Même très bon. Tout le monde l’écoute. Il se grise. Et là… catastrophe. Il oublie pourquoi il était venu. C’est terriblement humain. Et assez drôle aussi, si on y pense. Orphée, c’est nous. On peut toucher au sublime et, trente secondes plus tard, être complètement ridicules. C’est peut-être même ça qui le rend si beau. »
« La technologie n’est jamais le sujet »
Tourné presque exclusivement sur le plateau virtuel des Prodea LED Studios de Turin, The Opera! s’appuie sur le moteur de rendu Unreal Engine pour donner vie à ses environnements numériques. L’installation repose notamment sur une immense structure d’écrans LED formant une demi-circonférence de 16 mètres de diamètre, complétée par un plafond lui aussi constitué de dalles lumineuses. Grâce au suivi de caméra en temps réel et au rendu des environnements 3D, les cinéastes peuvent ainsi faire évoluer simultanément le décor, les perspectives et la lumière autour des comédiens. Une démesure technologique que les réalisateurs refusent pourtant de considérer comme une fin en soi.
« Non. Et heureusement. Parce que quand on peut tout faire, en général, on finit par faire n’importe quoi. Pour nous, la technologie n’est jamais le sujet. Si elle ne raconte rien, elle ne nous intéresse pas. On ne voulait surtout pas faire un film où le spectateur se dise toutes les trente secondes : « Ah, formidable, quelle technologie ! ». À ce moment-là, c’est raté. »
Cette approche permet au film de multiplier les environnements impossibles : Paris partiellement submergé, falaises dominant l’Achéron, théâtres abandonnés ou encore paysages entièrement façonnés numériquement deviennent autant d’étapes de cette descente aux Enfers.
« Nous voulions qu’il entre simplement dans un monde où il ne sait plus très bien ce qui est vrai, ce qui est faux, ce qui appartient au théâtre, au cinéma, au rêve ou déjà aux Enfers. Le premier plan dit exactement ça. La caméra entre littéralement dans un tableau, dans une piazza italienne qui pourrait sortir d’un De Chirico. Et à partir de là, terminé. Le monde réel est derrière nous. On tombe dans quelque chose de métaphysique, de spirituel, d’onirique. »
Cette ambition visuelle traverse l’ensemble du film, qui convoque notamment l’architecture rationaliste italienne et l’imaginaire de figures comme Giorgio de Chirico, Pier Luigi Nervi ou Carlo Mollino. Le plateau virtuel devient ainsi moins un simple décor qu’un espace capable de faire cohabiter plusieurs époques et plusieurs sensibilités artistiques.
Au-delà de cette immersion, le plateau virtuel devient surtout pour le duo un formidable outil de liberté créative :
« Le virtual set nous a donné une liberté incroyable. On peut construire un espace en 3D, y intégrer de vrais décors, déplacer la caméra, modifier la lumière, choisir où se trouve le soleil… On peut même décider qu’il y aura une éclipse. Et dans notre film, l’éclipse finit presque par avoir un meilleur rôle que certains acteurs. »
Cette liberté concerne aussi directement les comédiens, qui peuvent voir l’environnement dans lequel ils jouent :
« Le grand avantage, c’est aussi que les acteurs ne jouent pas complètement dans le vide. Ils voient un espace, une lumière, une profondeur. Ils ont quelque chose à quoi se raccrocher. Et pour nous, la lumière devient presque une matière physique. Le plafond LED lui-même éclaire les visages. On peut donc fabriquer l’image dès le tournage, et pas six mois plus tard dans un ordinateur. »
Pour autant, le plateau virtuel ne constitue qu’une partie de l’arsenal visuel du film. Plusieurs séquences font également appel à la CGI :
« Bien sûr, il y a aussi de la CGI. Dans la poursuite sur l’Achéron, par exemple, entre la voiture de Pluton et le taxi de Charon conduit par Vincent Cassel. Ou à la fin, quand le Musée de l’Automobile de Turin se transforme en Hotel Hadès, envahi par des statues gigantesques. Mais ce n’est pas ça qui nous excite le plus. Ce qui nous excite, c’est de pouvoir dire : « J’ai cette image dans la tête. Est-ce qu’on peut la rendre réelle ? ». Et parfois la réponse est oui. Là, on devient des enfants. Avec des jouets extrêmement chers. »
Quand Dolce & Gabbana entre aux Enfers
L’autre grande composante visuelle du film réside dans ses plus de 500 costumes imaginés par Dolce & Gabbana avec Mariana Fracasso. Une collaboration qui trouve finalement une résonance très naturelle avec l’ADN même de l’opéra :
« L’opéra, depuis le début, est une machine à mélanger les arts. Quand le mélodrame naît en Italie, à la fin du XVIe siècle, autour de la Camerata de’ Bardi, l’idée est déjà complètement folle : réunir la musique, le théâtre, la poésie, la peinture, l’architecture… Tout en même temps. Nous n’avons rien inventé. Nous avons simplement ajouté quelques jouets du XXIe siècle : le cinéma, le design, la vidéo, la mode. Et Dolce & Gabbana, dans cet univers, arrivaient presque naturellement. Ils ont toujours eu une relation très forte avec l’opéra. »
Une collaboration qui avait notamment pris forme autour de Tosca à La Scala : « Quand nous faisions Tosca pour l’ouverture de la Scala, Domenico Dolce nous a demandé s’il pouvait organiser un dîner de gala et un défilé directement sur scène, dans notre décor. Ce n’est pas exactement le genre de proposition qu’on reçoit tous les mardis. Et c’est comme ça que notre histoire a commencé. Pour le film, ils nous ont ouvert leurs archives. Littéralement. On a pu regarder, choisir, reprendre, reproduire tout ce qui pouvait entrer dans notre monde. Et leur univers s’y prêtait parfaitement : c’est fort, sensuel, excessif, très italien, parfois presque opératique par nature. »
Dans The Opera!, les costumes ne sont donc jamais pensés comme de simples éléments décoratifs. Ils participent directement à la construction des personnages et à la composition des tableaux, prolongeant visuellement ce que la musique et la mise en scène racontent.
« Ce qui est amusant, c’est que Dolce & Gabbana se sont beaucoup nourris de l’opéra. Et maintenant, en quelque sorte, l’opéra récupère tout ça. Avec intérêts. »
Cette collaboration donne notamment lieu à une séquence pour le moins inattendue : « Il y a notamment une scène que nous aimons beaucoup : une sorte de défilé de mode dans un trolleybus qui navigue sur l’eau pendant La donna è mobile. Avec des dizaines de femmes qui essaient de séduire Orphée. C’est très discret. Très minimaliste. Presque du Bresson. »
Un film pop qui parle de la mort
Alors que The Opera! s’apprête désormais à quitter l’Italie pour rencontrer le public français le 2 septembre 2026, une dernière question s’impose : que restera-t-il de cette traversée de l’Hôtel Hadès une fois les lumières rallumées ?
« D’abord, qu’ils ne regardent pas leur téléphone pendant le film. Ce serait déjà magnifique. » Plus profondément, ils espèrent offrir une véritable parenthèse collective :
« Plus sérieusement, ce que nous aimons dans le cinéma, c’est cette chose très primitive et très puissante : on entre dans une salle, la lumière s’éteint, et pendant deux heures on accepte d’aller ailleurs. C’est une forme de rêve collectif. Et c’est exactement ce que nous voudrions offrir au public français. Qu’il se laisse embarquer. Qu’il traverse la musique, les images, les costumes, les décors, toute cette folie. Et qu’à la fin, presque par surprise, il se rende compte que derrière tout cela il y a une histoire extrêmement simple. Une histoire humaine. Parce qu’au fond, notre film n’est pas vraiment une histoire sur les Enfers. Les Enfers, c’est le décor. Le vrai voyage est intérieur. C’est un voyage spirituel guidé par la musique. Mais c’est aussi un voyage pop. Et on tient beaucoup à ce mot. Parce que « pop » ne veut pas dire superficiel. Ça veut dire immédiat. Ça veut dire que ça parle à tout le monde. D’amour. De désir. De vie. De musique. Et surtout d’une chose devant laquelle, finalement, nous nous retrouvons tous exactement au même endroit : cette difficulté immense, presque impossible, de laisser partir ceux qu’on a aimés. »
The Opera! sort dans les salles françaises le 2 septembre 2026.
Interviews et propos recueillis par Thomas O. pour Eklecty-City.fr, qui remercient Davide Livermore et Paolo Gep Cucco de s’être prêtés au jeu d’une interview. Crédits photos : Hediji Films France.










