Interview exclusive de Bellefolie : l’artiste norvégienne dévoile les coulisses de son album Beautiful Madness et de ses racines.
Artiste norvégienne de pop alternative, Bellefolie façonne une musique où l’intensité émotionnelle rencontre la réflexion philosophique. À l’approche de la sortie de son premier album Beautiful Madness, prévue pour le 30 janvier 2026, elle livre un projet qui explore l’aliénation et la recherche de présence dans un monde surstimulé.
Son parcours, marqué par la nature sauvage de la côte ouest norvégienne et des années passées à Paris, imprègne son identité sonore. Avec son nouveau single « Restless Nights », enregistré en une seule prise improvisée et bilingue, elle illustre un tournant narratif : celui où l’agitation devient une alliée plutôt qu’une ennemie. Ce titre fait suite à « Modern Apathy », morceau qui interrogeait déjà notre capacité à ressentir face au chaos du monde.
Celle qui a ouvert pour Sivert Høyem et a été récemment nommée « Artiste de la semaine » par GAFFA revient pour nous sur la genèse de son disque. De l’influence de Søren Kierkegaard à son processus d’enregistrement brut, Bellefolie explique comment elle transforme la crise en un éclair de lucidité.
Ton nouvel album s’intitule Beautiful Madness. Comment as-tu réussi à trouver de la « beauté » dans les moments de crise et de fragmentation que tu décris dans ce disque ?
Bellefolie : Quand je dis « folie », je ne parle pas de pathologie, mais d’une audace: celle de bousculer les évidences, de remettre en question les idées toutes faites pour trouver ses propres réponses. Kierkegaard et Camus m’ont beaucoup nourrie, notamment cette idée qu’une crise peut être un réveil. Quand l’existence se fracture, quand elle paraît vide de sens, on est contraint de reposer les questions essentielles: qu’ai-je pris pour vrai sans l’interroger, et qu’est-ce qui l’est vraiment, pour moi? C’est là que se loge la « beauté », selon moi. Dans ces éclairs de lucidité qui naissent au milieu de la brisure, quand quelque chose devient plus juste, plus clair, plus vivant. Je l’ai traversé moi-même, et c’est pour cela que cette pensée résonne autant en moi.
Le titre Restless Nights est décrit comme un moment de bascule où l’agitation devient une alliée. Est-ce que ce « lâcher-prise » a été le déclic nécessaire pour l’aboutissement de l’album ?
Bellefolie : Restless Nights est un point de bascule, parce que pendant longtemps j’ai traité l’agitation comme une ennemie dont je devais me débarrasser. À un moment, j’ai compris que le fait de rester avec elle, sans chercher à la contrôler, était précisément ce qui ouvrait quelque chose. Quand j’ai cessé de me battre contre cette sensation, elle est devenue davantage un repère qu’un obstacle. Et ça a été comme un « déclic » pour l’album: j’ai fini par laisser cette inquiétude là, sans la corriger, sans l’arranger.
Restless Nights a été enregistré en une seule prise improvisée et non retouchée. Pourquoi était-il crucial pour toi de garder cette forme brute plutôt que de chercher la perfection technique du studio ?
Bellefolie : La chanson parle de rester avec l’agitation et de supporter l’incertitude, sans chercher à la recouvrir. C’est pour ça qu’il était important pour moi que l’enregistrement porte aussi ce risque. Aujourd’hui, en studio, on peut masquer presque tout, rendre chaque détail “parfait”. Mais on risque alors de polir, d’effacer la tension, la nervosité qui fait justement sens dans le morceau.
Dans cette prise unique improvisée, quelque chose est sorti que je n’aurais pas pu faire émerger avec de la préparation ou de la retouche. Garder cette forme brute permet à la forme et au fond d’aller dans la même direction.
Dans Modern Apathy, tu abordes l’anesthésie émotionnelle face au chaos du monde. Penses-tu que la musique est aujourd’hui le dernier remède contre cette apathie moderne ?
Bellefolie : Je ne pense pas que la musique soit le seul remède, mais c’est une contre-force très puissante: elle nous rassemble dans un même espace, elle recrée du lien, et elle ouvre quelque chose en nous là où les mots ne suffisent pas toujours.
On sent une forte influence de Søren Kierkegaard dans tes textes. Comment la philosophie aide-t-elle une artiste pop de 2026 à structurer ses émotions ?
Bellefolie : Je suis inspirée par des penseurs nordiques comme Kierkegaard, oui, mais aussi par des voix francophones comme Birago Diop et Albert Camus. Pour moi, « écoute plus souvent les choses que les êtres » devient aussi une phrase de 2026: une invitation à revenir au monde réel, au corps et à la nature, plutôt qu’à se perdre dans des réalités en ligne.
Kierkegaard et Camus décrivent avec une grande précision ce que nous vivons en temps de crise. C’est aussi le paysage dans lequel mon album se déploie, et c’est pour ça qu’ils me semblent aussi actuels aujourd’hui qu’hier. Je pense souvent à cette inquiétude vertigineuse qui surgit quand tout vacille: est-ce qu’on l’étouffe derrière nos écrans, ou est-ce qu’on accepte de rester avec elle assez longtemps pour qu’elle nous apprenne quelque chose et influence nos choix?
Ta musique mêle la rudesse de la côte norvégienne et l’élégance de Paris. Comment ces deux géographies cohabitent-elles concrètement dans ton processus de création ?
Bellefolie : J’ai grandi sur la côte ouest norvégienne, entourée de grands paysages, de l’océan ouvert, des forces de la nature, et de cette nécessité de la respecter, dans le bon comme dans le dur. Les grandes variations de dynamique, les aspérités, les côtés plus rugueux de ma musique viennent souvent de là.
Ensuite, j’ai vécu de nombreuses années à Paris, et cette période m’a apporté la philosophie, la culture, une compréhension plus profonde de l’art et de la musique. C’était comme si ces grandes forces trouvaient leur langage là, et qu’une partie de moi ne pouvait pas exister sans l’autre.
On peut entendre ces contrastes dans la musique: le froid et le chaud, le brut et le raffiné, le cri viscéral et la réflexion philosophique. Dans le processus de création, ce n’est sans doute pas conscient, mais je sens que quelque chose en moi tire dans différentes directions et crée une tension intéressante.
Tu passes spontanément de l’anglais au français dans tes morceaux. Est-ce que le français te permet d’exprimer des nuances émotionnelles que l’anglais ne permet pas de saisir ?
Bellefolie : Oui. En français, j’ai l’impression que les émotions trouvent leurs mots, avec une précision presque musicale. Dans Restless Nights, le passage entre l’anglais et le français est arrivé spontanément, sans l’avoir prévu. C’est presque comme raconter une même histoire à deux niveaux: parfois l’anglais est plus direct, le français plus poétique, et parfois c’est l’inverse.
Même si je suis seule à improviser, une sorte de polyphonie apparaît, plusieurs lignes d’émotion en même temps. Je ne décide pas, je suis ce mouvement, et cette multiplicité reflète l’inquiétude que je chante, quelque chose que je choisis de laisser là plutôt que de corriger.
Tu as ouvert pour Sivert Høyem et joué sur de grandes scènes à Londres et Paris. Quelle est la chose la plus importante que tu aies apprise sur toi-même au contact de ces publics internationaux ?
Bellefolie : Dans cette industrie, on peut monter aussi vite qu’on peut redescendre. Alors ce que j’ai appris de plus important, c’est d’être vraiment présente et pleinement moi-même dans tout ce que je fais, surtout sur scène. Je sens que, quand je suis comme ça, je touche quelque chose chez les gens, je crée un contact plus fort.
Ces moments n’existent que là, tout de suite, et ils disparaissent aussi vite qu’ils sont arrivés. Et c’est pareil dans la vie. J’essaie d’emporter cette leçon avec moi au quotidien, et de vivre un peu moins dans le passé et dans le futur.
La presse dit de ta musique qu’elle « ne cherche pas à plaire, mais à provoquer un déclic ». Est-ce un défi quotidien de rester fidèle à cette singularité dans une industrie musicale souvent consensuelle ?
Bellefolie : Oui, c’est un défi, parce que je suis, comme tout le monde, sensible aux voix qui valorisent ceux qui suivent l’air du temps et donc les tendances, plutôt que ceux qui tracent leur propre chemin. Mais j’ai aussi en moi une force brûlante, presque obstinée, de faire ce projet exactement de cette manière, sans le diluer.
Heureusement, j’ai de bonnes personnes autour de moi: ma famille, mes amis, et aussi quelques soutiens dans l’industrie, qui m’aident à garder le cap dans ces moments d’incertitude. C’est d’ailleurs une autre chose que ce milieu m’a apprise: je n’ai pas à traverser tout ça seule, je peux accepter l’aide des autres.
C’est important dans la vie en général aussi, mais c’est quelque chose que j’ai dû apprendre et pratiquer. On est nombreux à fonctionner comme ça.
Si tu devais choisir un lieu, une météo ou une heure précise pour que l’on écoute Beautiful Madness pour la première fois le 30 janvier prochain, que choisirais-tu ?
Bellefolie : Je pense que ce serait beau d’aller se promener dans la nature, de préférence tôt le matin avec un bon casque. Puis, si on réécoute l’album au crépuscule plus tard dans la même journée, peut-être à l’intérieur, devant une platine vinyle ou un lecteur CD, on découvrira que les morceaux ont plusieurs couches. Je crois qu’il est important de se placer dans des contextes différents pour vivre l’expérience dans son ensemble, mais je conseille de commencer par une marche matinale dehors.
Propos recueillis par Thomas O. pour Eklecty-City.fr, qui remercie Bellefolie de s’être prêtée au jeu d’une interview.





