Récemment nous vous parlions de Blood Machines Turbo Killer 2, la nouvelle collaboration de l’artiste Synthwave Carpenter Brut et du duo Seth Ickerman. Nous avons voulu en apprendre davantage sur les cinéastes Raphaël Hernandez et Savitri Joly-Gonfard dont Seth Ickerman est la fusion artistique de leurs deux personnalités. Notre interview avec deux génies marqués au fer rouge par le cinéma des années 80.

De Kaydara à Seth Ickerman

Bonjour Raphaël, Savitri tout d’abord merci à vous deux de nous avoir accordé cette interview. Avant de débuter pouvez-vous vous présenter ?

Raphaël : Je suis réalisateur et la partie droite du cerveau de Seth Ickerman.
Savitri : Réalisateur avec Raphaël et l’hémisphère gauche du cerveau de Seth Ickerman.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, quelle(s) musique(s) conseillez-vous à nos lecteurs pour accompagner la lecture de cette interview (rires) ?

Raphaël & Savitri : « Blade Runner – Esper Edition » ou le générique de « Jayce et les conquérants de la lumière » en boucle.

Avant de parler de « Turbo Killer » nous allons revenir sur vos débuts. J’aimerai que l’on parle de l’incroyable aventure de Kaydara. Le projet a débuté en 2003 pour s’étendre sur 6 longues années. Il me semble que vous espériez boucler le projet en 2 mois (rires)?

Raphaël & Savitri : Kaydara a été pour nous un projet formateur, on ne savait pas vraiment où on allait. Au final, c’est un brouillon très lointain des films que nous voulons faire aujourd’hui. On ne le renie pas, mais on le considère un peu comme un film d’école : sympathique, mais bourré de défauts…

A notre avis, la véritable qualité de Kaydara, c’est son making of de 2 heures – disponible gratuitement sur Internet – qui raconte la folie de cette aventure… c’est aussi un bon mode d’emploi pour faire Matrix dans son garage (rires).

Dans le making-of de Kaydara nous apprenons entre autres que vous avez tourné dans une « ville abandonnée », qu’il y a des plans qui ont 6 ans de différence qui se côtoient ou encore que vous avez fait appel à votre entourage pour jouer les acteurs et notamment un prêtre. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ?

Raphaël & Savitri : Ce sont de très grands souvenirs. On a fait Kaydara de manière très artisanale. Il fallait sans cesse faire preuve d’ingéniosité pour trouver la bonne façon de faire les choses.
D’une certaine façon, ça nous a poussé à revenir aux fondamentaux et appréhender ce métier comme si nous étions des pionniers du cinéma.

La création de Kaydara me rappelle le cinéma des 70’s – 80’s. J’entends par là que vous avez réalisé votre film avec de la passion, des trucs et astuces, des maquettes etc. C’est ce que l’on a perdu dans le cinéma et cela se fait cruellement ressentir lors des projections où tout aujourd’hui parait fake.

Raphaël & Savitri : L’une de nos ambitions n’est pas de refaire les films comme on les faisait avant. Par contre, personnellement, nous essayons de retrouver certaines valeurs un peu oubliées aujourd’hui. Par exemple, le tout numérique ne nous intéresse pas. Pour nous, la magie provient d’un bon équilibre entre éléments réels et images numériques.

Avez-vous eu un retour des Wachowski ou des personnes liées à la saga Matrix ?

Raphaël & Savitri : Le seul retour que l’on a eu, c’est celui de leurs avocats qui n’ont pas apprécié que l’on reprenne l’univers de leurs clients… Mais, vu qu’il n’était pas question d’argent, ils ont rapidement lâché l’affaire.

Si demain je vous offre la possibilité d’adresser un message à ces deux jeunes qui se lancent en 2003 dans un projet titanesque, que leur diriez-vous (rires) ?

Raphaël & Savitri : On leur conseillerait de ne pas se lancer dans des films trop longs sans moyen – comme Kaydara – privilégiez la qualité à la quantité.

Seth-Ickerman-Studio

Depuis Kaydara, vous vous êtes réunis sous le même pseudonyme, Seth Ickerman. Pourquoi avoir décidé de vous réunir sous le même pseudonyme et quel est son origine ?

Seth Ickerman : Seth Ickerman est une sorte de fusion artistique de nos deux personnalités. On aurait pu s’appeler RaVitri – fusion de Raphaël et Savitri – mais ça ne sonnait pas très bien.

Blague à part, nous aimons l’idée de créer un personnage fictif pour nous représenter. Le sens du nom viendra au fil du temps. En regardant nos films, nous espérons que le public se fera une image bien réelle de Seth Ickerman car c’est bien à travers nos créations qu’il pourra prendre vie.

Lorsque l’on regarde votre univers, il m’est impossible de ne pas évoquer le court-métrage de David Sandberg, Kung Fury, dont la suite est en préparation. Qu’avez-vous pensé de ce film hommage au cinéma des 80’s ?

Seth Ickerman : Nous partageons sans nul doute le même amour pour les années 80. Au-delà de ça, malgré certaines similitudes liées au style de ces années-là, nous pensons que nos films sont très différents. Sans prétendre se comparer à eux, on pourrait faire la même analyse avec les films de Spielberg et John Carpenter dans les années 80 : ils partageaient le même goût pour le fantastique, utilisaient le même genre de caméra, mais, au final, ils ne faisaient pas les même films. « E.T. » n’avait rien à voir avec « THE THING » par exemple.

Kung Fury nous a bien fait rigoler et nous reconnaissons une forme d’ambition technique souvent bien maîtrisée. Nous sommes curieux de voir comment il va évoluer.

Justement, récemment nous avons eu droit un petit bijou du côté de chez Netflix, la série Stranger Things. Avez-vous apprécié la série des frères Duffer ?

Seth Ickerman : Nous avons pris beaucoup de plaisir à la regarder, mais nous regrettons que, parfois, les réalisateurs se soient limités à calquer leurs modèles plutôt que d’essayer de créer quelque chose de vraiment neuf.

Comme eux, je pense que nous sommes les enfants de réalisateurs comme Spielberg, Scott, etc… mais nous pensons que pour vraiment faire des œuvres intéressantes, il faut parvenir à « tuer le père ». (rires) En tout cas, il faut essayer.

Nous avons l’impression qu’il y a beaucoup plus de créativité à la télévision qu’au cinéma. Nous retrouvons maintenant des acteurs de cinéma à la télévision, alors que c’était l’inverse encore récemment. Citons une fois de plus Netflix qui n’hésite pas à prendre des risques notamment avec Stranger Things qui a été refusée par toutes les chaines américaines.

Seth Ickerman : Netflix, ce n’est pas vraiment la télévision, c’est quelque chose d’hybride, un nouveau média.

Il faut comprendre que sortir un film au cinéma coûte très cher. De plus, il est difficile de faire le poids devant la puissance du cinéma américain qui laisse très peu de chance à la concurrence. D’une certaine manière, des plateformes comme Netflix permettent à beaucoup plus de films d’exister, des productions plus modestes qui, de ce fait, sont beaucoup moins formatées.

Nous avons pu lire chez une certaine presse que la série des frères Duffer reflète le manque de créativité de toute une génération de cinéastes. Je dirai plutôt que c’est le contraire, ces cinéastes biberonnés à la pop culture souhaitent rendre hommage à un cinéma de passionnés et de créatifs tout en apportant de nouvelles choses.

Seth Ickerman : C’est une question d’équilibre. A notre avis, les frères Duffer n’ont pas été assez irrévérencieux dans leur travail. Maintenant, leur série présente assez de qualités pour être très respectable et plaisante à regarder. Nous sommes très curieux de voir s’ils vont parvenir à s’émanciper véritablement dans la prochaine saison.

Quel regard portez-vous sur le cinéma français ?

Seth Ickerman : Beaucoup de cinéastes français nous rendent fiers : Jacques Tati, Jean Pierre Melville, Marcel Pagnol, Claude Sautet, Bertrand Blier, René Laloux, François Truffaut, Jean Luc Godard

Aujourd’hui, c’est peut-être plus difficile de trouver des modèles. Le cinéma français semble se reposer sur ses comédies formatées… Certains « vrais » cinéastes parviennent quand même à sortir du lot comme Gaspar Noé. Nous avons beaucoup aimé son « Enter The Void ».

Aujourd’hui les studios ne soutiennent plus les prises de risques, la création et se contentent de financer ce que l’on connait déjà. Seulement quelques réalisateurs, américains, parviennent à imposer leurs idées. Quel est votre ressenti sur tout ça ?

Seth Ickerman : Personnellement, je (Raphaël) vais de moins en moins au cinéma. Je suis pourtant un fan des blockbusters de la 1ere heure comme « Les Dents de la Mer » par exemple. On a clairement perdu une forme de magie avec les « gros » films d’aujourd’hui.

On reproche cette mode des reboots, des remakes et des suites au cinéma. Cependant, la relecture de précédentes adaptations fait parti intégrante de l’industrie du cinéma, beaucoup de films des 80’s – 90’s sont des relectures. Devrions-nous dire que la problématique c’est le manque de créativité dans la conception même de ces nouvelles adaptations ?

Seth Ickerman : tout dépend de la sincérité et du talent du réalisateur qui fait le remake. *Drive, par exemple, est supérieur à « The Driver » à notre avis.

(*Ndlr : référence au film de 1978 réalisé par Walter Hill qui a inspiré Nicolas Winding Refn)

Pensez-vous que la seule solution pour proposer une création originale sans la pression des studios soit le crowdfunding ?

Seth Ickerman : Blood Machines est un projet à part, c’est un film très cher sur le papier et dont le format ne rentre pas dans les réseaux de diffusion classique, court métrage de 30 minutes.

En ce qui concerne les longs métrages, nous pensons qu’il y a encore moyen de faire des choses sans dépendre complétement des studios. C’est en tout cas ce que nous essayons de faire avec Ickerman, notre projet de long métrage. En quelques mots, l’idée est de proposer un film visuellement ambitieux, tourné en langue anglaise et dans un budget contenu. Venant des « films de garage », nous pensons que nous pouvons faire des films moins cher et donc garder un maximum d’indépendance.

Pour en revenir à vos travaux, plus tôt cette année vous avez dévoilé la bande-annonce de Ickerman. Précisions à nos lecteurs qu’il s’agit d’un teaser de deux minutes de votre premier long-métrage de science-fiction. Le tournage du teaser a nécessité un budget de 1000 euros, une nuit de tournage à la Défense et 3 mois de post-production. Encore une fois, avec peu de moyen vous avez montrez votre génie. A cette heure où en est le projet ?

Seth Ickerman : Ickerman est un projet ultra ambitieux qui, comme nous venons de le dire, essaye de trouver le meilleur équilibre possible pour pouvoir exister dans sa forme artistique la plus aboutie. Les choses avancent doucement, mais surement.

Début 2016, Le producteur et compositeur de musique électronique Carpenter Brut a publié le clip de Turbo Killer que vous avez dirigé. Pouvez-vous nous raconter l’origine de cette collaboration ?

Seth Ickerman : Amateur de sa musique, nous avions avant ce clip demandé à Carpenter Brut l’autorisation d’utiliser l’un de ses morceaux pour l’un de nos projets. Après cet épisode, il a commencé à s’intéresser à notre travail et nous a proposé un jour de faire le clip de Turbo Killer.

Lorsque l’on regarde vos influences respectives, j’ai envie de dire qu’une collaboration entre Seth Ickerman et Carpenter Brut était une évidence non ?

Seth Ickerman : Peut-être… Ce qui est sûr, c’est que la connexion artistique fonctionne sans qu’on ait besoin de trop échanger… C’est rare.

Le clip de Turbo Killer a demandé combien de temps de travail ? Tournage et post-production compris.

Seth Ickerman : 10 jours de pré-production, 2 jours de tournages (+1 pour les maquettes) et 6 mois de post-production.

Sans surprise, dans les commentaires sur Youtube les internautes saluent la réalisation et la musique et réclament un film. Le film est aujourd’hui sur les rails, il me semble que c’était pensé depuis le début pour être un film ?

Seth Ickerman : Nous avons toujours eu en tête une œuvre plus vaste à la Interstella 5555 de Daft Punk. Mais attention, Blood Machines n’est pas un long métrage, mais un nouveau segment de 30 minutes (visible de manière autonome)… Nous espérons compléter l’œuvre dans le futur, mais pour l’instant, ça serait trop cher à produire… à moins que notre Kickstater explose ! (rires)

Pour financer Blood Machines Turbo Killer 2, vous avez lancé une campagne de financement participatif. Quelques jours après son lancement, l’objectif de 75 000 euros est à moitié atteint. Vous attendiez-vous à une participation aussi massive ?

Seth Ickerman : Nous savions que le succès de Turbo Killer nous aiderait, mais, on ne sait jamais… C’est comme la sortie d’un film au cinéma. Qui peut savoir s’il va fonctionner ou pas. Au final, nous sommes ravis de voir que nous avons un public assez cinglé pour miser sur nous et Carpenter Brut bien sûr.

Pouvez-vous nous présenter quelques contreparties de la campagne de crowdfunding de Turbo Killer 2 ?

Seth Ickerman : classiques pour ce genre de campagne (Blu-ray, poster, T-shirt, etc…), les contreparties seront par ailleurs de la meilleur qualité possible. Nous sommes avant tout des passionnés et faire de beaux objets est important pour nous.

Présentez-nous le pitch du film.

Seth Ickerman : Une intelligence artificielle s’échappe de son vaisseau pour se transformer en spectre de forme féminine et entraîne deux chasseurs de l’espace dans une course-poursuite à travers la galaxie…

Que pouvez-vous nous dire sur les acteurs et les différents personnages de Blood Machines Turbo Killer 2.

Seth Ickerman : Certains personnages reviendront et il y en aura des nouveaux… La partie Casting s’entamera réellement après la campagne KS, il est encore trop tôt pour en parler.

Le tournage du film va s’étendre sur combien de semaines ?

Seth Ickerman : Ça dépendra du budget que nous arriverons à lever pour le film…

Avez-vous une idée de la durée de la post-production ?

Seth Ickerman : Ça dépendra du budget que nous arriverons à lever pour le film… AH AHAH ! Le travail des effets spéciaux va être titanesque, mais nous ne voulons pas dépasser les 6 mois de Turbo Killer.

Lorsque l’on regarde vos différentes réalisations, une chose ressort. Vous êtes des inconditionnels de la Ford Mustang et des moteurs américains. Possédez-vous une Mustang (rires) ?

Seth Ickerman : Oui, mais à l’échelle 1/18.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans le cinéma ?

Seth Ickerman : Un seul lien pour ça (Ndlr : Le making de Kaydara qui est exceptionnel)

Nous nous occupons également de l’actualité jeu vidéo. A la rédaction nous apprécions Hideo Kojima (Metal Gear), les jeux du studio Quantic Dream (Heavy Rain) ou encore The Last of Us de Naughty Dog. La narration dans un jeu est importante pour nous. Avez-vous des jeux cultes ?

Seth Ickerman : A part Super Mario 3, je ne suis pas très jeu vidéo (Savitri).

Pour ma part (Raphaël), je suis un grand passionné, même si je le suis beaucoup moins que dans ma jeunesse.
Comme vous, je pense que la narration peut être une véritable force dans un jeu. Pour autant, malgré les qualités évidentes des jeux que vous citez, je pense qu’aucun d’eux n’a su trouver véritablement le bon équilibre gameplay/narration, je précise que je n’ai jamais fait un jeu de Kojima donc je n’en parlerais pas. Le jeu vidéo doit selon moi s’émanciper du cinéma, c’est un autre langage.

Dans ma vie de gamer, je citerais : Monkey Island et les « point to click » de Lucas Art de la grande époque + le Manoir de Mortevielle, Maupiti Island… Beaucoup de jeux d’aventure où la narration avait de l’importance… et, plus récemment, les Batman de Rocksteady ou le 1er Watch dogs d’Ubisoft dont j’ai particulièrement apprécié le gameplay… et pour le coup, moins la narration.

D’ailleurs vous avez réalisé une publicité pour Zombi U. Que retenez-vous de cette expérience ?

Seth Ickerman : Une bonne expérience, mais c’était une pub live, donc pas grand-chose à avoir avec la fabrication d’un jeu vidéo au final.

Avez-vous déjà pensé à participer à la création d’un jeu-vidéo ?

Seth Ickerman : Dans l’absolu j’adorerais faire ça (Raphaël). Nos univers peuvent s’y prêter je pense…

Avant de conclure, avez-vous un message à adresser à toutes les personnes impliquées sur Blood Machines Turbo Killer 2 ?

Seth Ickerman : « Fuyez pauvres fous ! »

Pour terminer, quelle question auriez-vous souhaité que l’on vous pose et qu’auriez-vous répondu ?

Seth Ickerman :
– Que pensez-vous de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats Unis ?
– Désolé, on ne parle politique qu’à travers le prisme de nos films. Rendez-vous au cinéma pour avoir des réponses.

Nous sommes arrivés à la fin de l’interview, encore merci à vous deux d’avoir accepté de répondre à nos questions.

Seth Ickerman : Merci à vous, c’était pour nous une petite récréation.

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Propos recueillis par Thomas pour Eklecty-City.fr, qui remercie Seth Ickerman pour s’être prêté au jeu d’une interview. Merci notamment à Natacha pour avoir rendu possible cette interview.

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